Des humains et des enfants - 1er de 3

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Un jeune homme de 17 ans jugé au... (Photothèque Le Soleil)

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Un jeune homme de 17 ans jugé au Tribunal de la jeunesse pour inceste est toujours hanté par sa condamnation 20 ans plus tard, alors que son nom figure au registre des délinquants sexuels.

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(Québec) Voici le premier de trois textes sur la Direction de la protection de la jeunesse, qui est appelée des milliers de fois par année à la rescousse d'enfants. Chaque cas est unique, la marge d'erreur est mince. Mais elle est là. Jusqu'à dimanche, Le Soleil vous invite dans cet univers où rien n'est noir ni blanc.

Anne-Marie* faisait confiance à la DPJ. Elle leur a demandé conseil pour savoir quoi faire, sa fille accusait son fils de l'avoir agressée. Sexuellement.

Sa fille avait 14 ans, son fils, 17.

«Ils m'ont dit que ma fille devait porter plainte à la police, mais comme elle ne voulait pas porter plainte, ils m'ont dit que je devais moi-même porter plainte contre mon fils. Ils m'ont dit que je devais faire ça pour aider ma fille.»

Elle a suivi ce conseil, s'est présentée à la police, a déposé une plainte d'agression sexuelle contre son fils, au nom de sa fille. «Pour une mère, ce n'est pas facile de faire ça. Mais on m'avait dit que c'était la meilleure chose à faire.» On ne lui avait pas donné d'autres options, en fait.

Anne-Marie n'a jamais vraiment su ce qui s'était passé entre ses deux enfants, sa fille n'a jamais voulu lui raconter. Elle sait que, quelques années avant, leur père les avait surpris à se bécoter. Ils dormaient dans le même lit, il les avait aussitôt séparés. «Ma fille m'a dit récemment qu'elle en avait inventé une partie. Mais elle m'a dit aussi que ça arrivait à mon fils de faire des choses et elle voulait que ça arrête.»

Son fils de 17 ans a été accusé au Tribunal de la jeunesse en 1994 sous deux chefs d'inceste, a plaidé coupable, a été condamné à passer six mois dans un centre jeunesse, à faire 18 mois de thérapie, trois ans de probation. «Il ne s'est pas opposé à ça, il a fait ce qu'il fallait faire.»

En 2001, il a obtenu son pardon. «Il n'a jamais eu d'autres problèmes après. Ça s'est toujours bien passé avec les filles. Sa soeur a avoué, plusieurs années plus tard, qu'elle avait inventé une partie de l'histoire. Ils se sont réconciliés après ça, ils sont devenus les meilleurs amis du monde.»

En 2001 aussi, le fils d'Anne-Marie s'est fait une blonde, «un beau genre», ils se sont mariés, voulaient avoir des enfants. Après quelques années de vie commune, ils ont décidé d'adopter. C'est toujours long, ça leur a pris six ans. Tellement que, lorsqu'ils ont appris qu'un enfant les attendait, il a fallu refaire le dossier au grand complet.

Leur dossier avait plus de cinq ans, il était expiré.

Il y avait une nouvelle formalité, un document de la GRC à obtenir. Le fils d'Anne-Marie a rempli la demande, l'esprit tranquille, il a attendu. Le document de la GRC est revenu. Son nom figurait dans le registre des délinquants sexuels.

«Il a reçu cette nouvelle-là deux jours avant ma fête. Il m'a appelée pour me dire ça, pour m'engueuler, pour me dire que j'avais gâché sa vie et qu'il ne voulait plus jamais me parler. Il était dévasté.»

Le processus d'adoption a été interrompu, sa femme l'a quitté, après 13 ans de vie commune.

«Je ne veux pas minimiser l'inceste, mais je me demande : est-ce que la DPJ n'aurait pas pu procéder autrement? Est-ce que c'était vraiment nécessaire de judiciariser cette situation-là? Est-ce que mon fils aurait pu avoir de l'aide sans passer devant un tribunal?»

Elle s'est aussi demandé comment le nom de son garçon s'est retrouvé dans le registre des délinquants sexuels. «J'avais appelé au tribunal, la fille est allée chercher le dossier aux archives, elle m'a dit que c'était écrit : "Dossier fermé, inaccessible sous aucune considération". Comment la GRC est allée chercher ça?»

Anne-Marie regrette d'avoir écouté les conseils de la DPJ. «Quand ça arrive, on est déboussolée. Ils me disaient que si je ne portais pas plainte et que ça se reproduisait, j'allais être tenue responsable. Je ne savais pas quoi faire, je ne connaissais même pas le degré de gravité des gestes qui étaient reprochés à mon fils...»

Les temps ont bien changé depuis 1994, explique Dominique Jobin, directrice provinciale de la DPJ. «À l'époque, tout était judiciarisé. Aujourd'hui, c'est le procureur qui décide. Si la victime est trop fragilisée, il ne le fera pas. Aller en cour, c'est difficile pour la victime, tout est mis sur la table, tout est exposé...»

Des accusations seraient peut-être encore portées aujourd'hui, impossible de savoir.

Mais ce n'est pas Anne-Marie qui se serait présentée au poste de police. «Si on a un signalement et que la victime ne veut pas porter plainte, c'est nous qui portons plainte à la police, pas les parents.»

Pour Anne-Marie, le mal est fait. Elle a été entraînée dans l'engrenage de la justice, elle essaye maintenant de réparer les pots cassés. Sa fille lui donne un coup de main pour faire les démarches auprès de la GRC, question de voir s'il est possible de blanchir le nom de son frère.

C'est à peu près impossible.

À la GRC, on explique que cette donnée sera toujours visible dans le dossier du fils d'Anne-Marie, même s'il était mineur quand il a été condamné. Étant donné qu'il a purgé une partie de sa peine après avoir soufflé ses 18 bougies, il est étiqueté.

Le fait d'avoir obtenu un pardon n'y change rien, certaines informations restent «disponibles», particulièrement celles concernant les crimes sexuels. Alors, si la GRC ou un autre corps policier le demande, il apprendra que le fils d'Anne-Marie a été condamné pour inceste.

C'est ce qui est arrivé pendant le processus d'adoption.

Et ça risque d'arriver encore. À la GRC, les données sont conservées jusqu'à ce que le «sujet» fête ses 80 ans, s'il n'a pas commis un crime dans les 10 années avant. S'il a une nouvelle tache à son dossier, il en a jusqu'à 100 ans.

*Le prénom a été modifié.

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