Cherchez le parapluie

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Le premier ministre Philippe Couillard a promis de diriger le gouvernement le plus transparent de l'histoire.

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(Québec) Le professeur revient de Paris, où il a participé à un colloque. Il remplit son rapport de dépenses, le rapport lui revient. Il a réclamé un parapluie, acheté là-bas, il avait oublié le sien. Les parapluies ne sont pas remboursés.

Le comptable n'a pas remarqué que le professeur a réclamé pour ses repas des montants inférieurs aux indemnités journalières. Bon joueur, le professeur refait son rapport en ajustant factures et indemnités, il arrive au même montant. Il appose un petit message sur le document : «cherchez le parapluie.»

Le rapport n'est pas revenu.

Un ami m'a raconté cette histoire - il s'agirait d'une légende urbaine -, elle contient tout le problème de la gestion des fonds publics. La transparence, au sens administratif du concept, c'est l'art de faire disparaître des parapluies.

L'honorable Lise Thibault ne se donnait pas cette peine-là.

La transparence est une illusion. Une fenêtre est transparente, cent mille fenêtres, l'une contre l'autre, sont opaques.

Chacune d'elle absorbe un peu de lumière.

Philippe Couillard a promis de diriger le gouvernement le plus transparent de l'histoire, il a dit ça le 21 mai, quand il a mis les pieds au Salon bleu : «le meilleur remède à l'obscurité, c'est la lumière et la transparence.»

Le problème, ce n'est pas l'obscurité, c'est la diffraction, cette manie qu'a la lumière de bifurquer quand elle rencontre un obstacle. Tout ce qu'on a entendu à la Commission Charbonneau repose là-dessus, ce ne sont pas des parapluies qu'on dissimule, mais des extras de plusieurs millions.

À vue de nez, les rapports de dépenses qui sont présentés comme autant de pièces à conviction ont l'air totalement irréprochable. Nombre de boulons, prix unitaire du boulon, total en bas de la facture. Ce qu'on ne voit pas, et que des témoins sont venus expliquer, c'est que le prix unitaire du boulon a été gonflé, pour trafiquer la réalité, pour camoufler des extras, des pots de vin.

Un système.

Il y a une dizaine d'années, je m'étais penchée sur les dépenses de 16 sous-ministres régionaux nommés par le PQ, dégommés par les libéraux dès qu'ils avaient pris le pouvoir en 2003. Une source m'avait confié: "allez voir, madame, ces gens-là se la coulent douce, aux frais des contribuables".

J'ai fait une demande d'accès à l'information en bonne et due forme, il a fallu un temps fou avant que j'obtienne, finalement, les dépenses en question. J'ai été servie. J'ai reçu une quinzaine de boîtes de documents, autant de rapport de dépenses que de factures de casse-croûte.

Il m'a fallu des jours pour éplucher tout ça, pour chercher une aiguille sous cette botte de foin, sans savoir s'il y avait une aiguille. Je n'ai rien trouvé, à part quelques bonnes adresses où aller manger une poutine en région. Il n'y avait peut-être rien, peut-être quelques parapluies, peut-être plus.

On ne saura jamais.

La transparence est un miroir aux alouettes. Dans une bureaucratie, elle se traduit invariablement par la multiplication du nombre de formulaires à remplir, à signer, à vérifier, à contre-vérifier, à approuver, à classer. Au mieux, chacun absorbe un peu de lumière, au pire il la fait bifurquer.

Pour tout voir, il faut tout montrer. Couillard n'ira pas jusque-là, évidemment. Dans son discours du 21 mai, juste après avoir promis d'être «le premier gouvernement véritablement ouvert de l'histoire du Québec», le premier ministre a souhaité que la «transparence soit aussi entière que possible».

Alouette, gentille alouette.

Philippe Couillard a promis de prêcher par l'exemple, entre autres en rendant public son agenda. Il est bel et bien là, sur le site du premier ministre du Québec, un jour à la fois, impossible de remonter le temps, ou de voir en avant. La transparence, ici, équivaut à regarder par une meurtrière.

Tenez, jeudi, par exemple : trois activités. À 9h, «caucus de l'aile parlementaire libérale», à 10h, «période des questions», à 17h30, «présence au lancement de la biographie de Raymond Garneau, De Lesage à Bourassa, ma vie politique dans un Québec en mouvement.»

Nous voilà bien avancés.

Un gouvernement ne peut pas tout montrer, il ne doit pas tout montrer. Il doit, par contre, s'assurer que l'argent qu'il administre est bien dépensé. Avant d'être transparent, il doit être intègre.

Le citoyen ne sera pas moins cynique lorsqu'il pourra savoir que le premier ministre prononce une allocution devant les agriculteurs au congrès de l'UPA, ni à quel casse-croûte tel ministre va manger une poutine.

Le citoyen sera moins cynique lorsqu'il n'apprendra pas, par les journalistes, que l'enquête «publique» sur L'Isle-Verte pourrait se dérouler à huis clos, que Gaétan Barrette a touché une prime de 1,2 million pour quitter la Fédération des médecins spécialistes, qu'Yves Bolduc a reçu plus de 200 000 $ pour s'enrichir pendant qu'il siégeait dans l'opposition.

Il sera moins cynique lorsque le ministère de l'Éducation ne sera pas un prix de consolation.

* Cette chronique a préalablement été publiée dans le journal du congrès de la FPJQ, qui a lieu cette fin de semaine.

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