Les chevaux volants

Tran Lam a écrit un livre, Pol Pot... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Tran Lam a écrit un livre, Pol Pot a tué mon enfance. Elle y raconte toutes les horreurs qu'elle a vécues sous le régime des Khmers rouges, comment elle y a survécu.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) Au bout de la route, après des jours et des jours de marche entre Phnom Penh et la frontière de la Thaïlande, un camion de la Croix-Rouge. Tran Lam est tétanisée, elle refuse de monter à bord.
Tran n'aime pas les camions.

Elle était montée une seule fois dans un camion. «Les Khmers rouges nous ont dit qu'ils nous emmenaient au paradis. Je devais avoir 13 ou 14 ans, j'étais tout excitée, je courais, je sautais. Je n'étais jamais embarquée dans un camion. Mon grand frère, pour la première fois, m'a serrée contre lui. Il avait compris.»

Il avait compris que le paradis promis était la mort. «Ils nous ont poussés dans le dernier camion. Mon frère pleurait, tout le monde pleurait, je ne comprenais pas ce qui se passait. On s'est arrêté dans la forêt, un soldat est sorti avec son fusil. Il a dit au conducteur : "le trou est plein, il faut aller ailleurs".»

Les Khmers rouges ont fait le tour des fosses communes, elles étaient toutes remplies.

«Il y en avait beaucoup, je ne les ai pas comptées. Ils nous ont finalement débarqués dans la forêt, ils ont séparé les femmes, les hommes et les enfants. Je suis partie vers un village inconnu, sans mon frère.»

Le lendemain midi, il y avait de la soupe au menu. «C'était de la soupe au poisson, ils avaient mis du poison dedans.» Personne n'a eu le temps de manger la soupe. «Les troupes vietnamiennes sont débarquées à ce moment-là. On entendait les coups de fusil, on voyait partir les Khmers rouges, ils s'enfuyaient.»

Le village était désert.

- J'étais toute seule dans le champ, tout le monde était parti. Je me promenais avec mon cheval.

- Un vrai cheval?

- Non. C'était Gabou.

Gabou était un cheval volant, il est apparu à Tran Lam pour la première fois quand elle avait trois ou quatre ans. «On m'avait punie, on m'avait enfermée pendant toute une soirée dans une pièce complètement noire, j'étais morte de peur. Et puis, Gabou est arrivé, il m'a parlé, m'a réconfortée. Il m'a dit que j'étais une princesse.»

Il y avait aussi un piano magique et des arcs-en-ciel éclairants.

«Je m'étais fait un monde imaginaire, ça m'a aidé à survivre, il m'a suivie pendant plusieurs années. Un soir, j'avais peut-être 12 ou 13 ans, je m'étais battue avec le fils du chef des Khmers rouges du village. La nuit, les soldats sont venus et m'ont emmenée dans la forêt, toute seule. Je suis allée dans mon monde imaginaire pour me calmer.»

Ils se sont arrêtés. «Le chef a dit : "mettez-la ici. On va l'enterrer vivante." C'est là que j'ai appris qu'on pouvait enterrer des gens vivants.»

Ils lui ont laissé la vie sauve, l'ont raccompagnée dans sa cabane, en lui faisant promettre de se tenir à carreau. «Le lendemain, je suis retournée au travail. On creusait des trous, des rigoles, on plantait du riz, on coupait des arbres. C'était plein de serpents. Quand quelqu'un se faisait mordre, on n'avait pas le droit de le secourir. Il y a plein de gens qui mouraient, tellement qu'on n'avait plus de terre pour les enterrer.»

De 1975 à 1979, le génocide commandé par Pol Pot a supprimé plus d'un million et demi de Cambodgiens, à peu près le cinquième de la population du pays.

Où en étions-nous déjà? Ah oui, la soupe au poisson. Elle avait refroidi, Tran Lam était plantée toute seule dans le champ avec Gabou. Son frère est arrivé. «Il était enragé contre moi, il me demandait pourquoi je ne m'étais pas sauvée. Pour aller où? Je ne savais même pas qu'il fallait me sauver...»

Ils ont marché ensemble jusqu'à Phnom Penh. «On s'arrêtait parfois dans des villages pour ramasser du riz, on mangeait des rats, des serpents. J'ai mangé des vers de terre. Des fois, on se faisait arrêter. Mon frère disait : "si je me fais tuer, ce sera à cause de toi". Je ne sais pas combien de temps on a marché, peut-être quelques semaines. À Phnom Penh, mon frère est parti, il a dit que j'étais trop jeune pour le suivre.»

Elle est restée seule, elle devait avoir 15 ans.

«Je vendais de l'ail pour survivre, je ramassais du plastique, je le vendais aux Vietnamiens. Une de mes belles-soeurs est venue me voir, elle m'avait kidnappée quand j'avais trois ou quatre ans, pendant que ma mère était partie travailler. C'est elle qui m'avait enfermée dans la pièce noire. Yana m'a appris que ma mère était morte de faim, elle m'a dit de la suivre. Je n'avais plus rien à perdre...»

Ils ont marché ensemble jusqu'en Thaïlande.

Jusqu'aux camions de la Croix-Rouge. «J'ai été la dernière à embarquer. J'avais tellement peur. Il y avait des soldats, ils nous ont dit qu'on a été chanceuses de ne pas avoir marché sur une mine.»

Au camp, Yana a fait les démarches pour immigrer. Elle a fait fabriquer des papiers, Jane Lim est devenue Tran Lam. Elle a eu une date de naissance, n'en avait jamais eu avant. «J'ai dû apprendre mon nouveau nom, le pratiquer, apprendre ma date de naissance. Yana avait fait faire les papiers comme si j'étais sa fille.»

Ils ont immigré à Montréal. «Yana m'a trouvé un travail dans une usine, je devais lui remettre toute ma paie, elle me laissait 25 sous par semaine. Elle me battait, j'étais son esclave. Un jour, elle m'a demandé de me mettre à genoux devant une espèce de cannette, c'était un rituel à la mémoire de mon père. J'ai refusé.»

La nuit tombait. Yana a chassé Tran, en plein mois de février, quelque part au début des années 80.

Tran a été recueillie par une famille québécoise. Pour la première fois de sa vie, elle voyait à quoi pouvait ressembler une vie de famille. «La mère était très gentille. Je voulais être comme elle.»

Tran a travaillé fort, est allée un an dans un pensionnat catholique. Elle avait 22 ans. Elle a appris à écrire, à compter, à faire confiance aux humains. Elle s'est inscrite au cégep en service de garde, a complété un bac en psychologie à l'université. Elle s'est installée à Québec, travaille depuis 13 ans dans un CPE, Les Tournesols, entourée d'enfants.

Elle n'aime pas regarder les nouvelles. Chaque fois qu'il est question de guerre, ça lui rappelle par où elle est passée. Elle pense à tous ces enfants sacrifiés par les fanatiques de l'État islamique, par les troupes sanguinaires de Bachar al-Assad en Syrie et, au Nigeria, par les combattants de Boko Haram. Elle sait que des enfants sont en train de vivre ce qu'elle a vécu. Que d'autres meurent.

Que certains s'inventent, peut-être, des chevaux volants.

Elle a écrit un livre, Pol Pot a tué mon enfance, elle y raconte toutes les horreurs qu'elle a vécues, comment elle y a survécu. Sur la couverture, la photo d'une fillette aux yeux de jais. Ce n'est pas elle.

Tran n'a aucune photo d'elle quand elle était enfant.

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