La démocratie des oies blanches

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(Québec) J'ai scruté le ciel depuis quelques jours, mais le plafond était si bas qu'il n'y avait rien d'autre à voir que la brume et la pluie.

Je n'ai rien entendu non plus. C'est souvent par là que ça commence. Le bruit. D'abord une rumeur sourde et confuse, puis des sons qui s'affinent à mesure qu'elles s'approchent.

On lève la tête et on les trouve entre les toits et les arbres rouillés. De longues coulées d'oies blanches qui se détachent en pointillé noir dans la lumière de la fin du jour.

«Il y aurait un beau poème à faire sur ces ailes transcontinentales, sur ce vol ponctuel et rectiligne, sur ce règlement de voyage, sur cette fidélité aux roseaux originels.»

Félix-Antoine Savard, L'abatis, 1943. Le chapitre date, mais reste une référence qu'aucun traité d'ornithologie ou guide savant ne peut prétendre remplacer.

Je n'ai rien vu encore dans mon ciel de banlieue, vous dirais-je, mais je sais qu'elles sont là toutes proches, à la porte de la ville.

Je les ai vues dimanche sur la batture de Saint-Vallier. Un temps magnifique. Les premières cohortes venaient d'arriver. Quelques dizaines de milliers, selon le biologiste Benoit Gendreau, qui a l'oeil et le métier.

C'était marée basse et les «roseaux originels» ondulaient sous la douceur du vent. Pas le meilleur moment pour observer les oies. Celles-ci préfèrent les limites de l'eau. Comme c'est dans ce secteur que les marées sont les plus fortes sur le Saint-Laurent (jusqu'à 6,5 mètres à Montmagny), c'est dire combien les oies peuvent être loin à marée basse.

Nous devions être quelques centaines à nous émerveiller sur la berge avec nos caméras et nos longues-vues.

Une lente chorégraphie, sans structure ni rythme intelligible. Un foisonnant désordre de cris et de mouvements.

Des envolées soudaines, des raids en formation, des apartés, des rase-mottes, des spirales et atterrissages impromptus dans la vase et les tiges de scirpe.

J'en ai choisi quelques-unes que je me suis mis à suivre pendant de longs moments, à essayer d'en comprendre le mouvement. Je n'ai rien trouvé.

Ces oies sauvages sur la batture ne semblaient obéir à aucune règle ni routine. On se serait cru dans une précampagne à la direction du Parti québécois.

Tout le contraire de la discipline que les oies affichent en vol, alignées derrière «l'oie capitale», chacune indépendante, mais, en même temps, toutes liées.

Mgr Savard en tire cette lumineuse réflexion sur nos relations au pouvoir et aux gouvernements. Je vous laisse choisir à qui cela vous fait penser.

Le passage est un peu long, je m'en excuse, mais il en vaut tellement la peine.

«C'est une démocratie qu'il nous serait utile d'étudier pour le droit et ferme vouloir collectif, pour l'obéissance allègre à la discipline de l'alignement, pour cette vertu de l'oie-capitaine qui, son gouvernement épuisé, cède à une autre, reprend tout simplement la file, sans autre préoccupation que sa propre eurythmie, sans autre récompense que le chant de ses ailes derrière d'autres ailes et la victoire de l'espace parcouru.»

Ici, pas de voltes-faces ni de luttes d'ego, pas d'intrigues, pas d'acharnement au pouvoir ni d'indemnités de départ. Que des oies blanches.

À l'époque de Mgr Savard, les oies empruntaient un corridor de migration plus étroit et plus éreintant.

Elles arrivaient tout droit du Nord après avoir volé 2000 kilomètres; s'arrêtaient au fleuve près de Québec pour reprendre des forces; repartaient ensuite pour 1000 kilomètres vers la côte est américaine, où elles passeraient l'hiver.

Depuis, la population d'oies a augmenté (environ 800 000), et la nourriture sur les battures n'a plus suffi.

Les oies ont dû aller se nourrir dans les champs agricoles et se sont aventurées de plus en plus loin dans les terres, jusque dans les Bois-Francs et en Montérégie, explique Benoit Gendreau.

Les oies font aussi des pauses plus fréquentes; s'arrêtent une première fois au Lac-Saint-Jean et le long du Saguenay avant leur escale à Québec; font ensuite des «sauts de puce» vers la côte Est plutôt qu'une seule longue envolée.

Savard y reconnaîtrait peut-être le trait d'une génération politique moins déterminée et plus prompte à choisir la facilité. Je ne me risquerai pas plus loin.

Contrairement aux bélugas,150 kilomètres à l'est, l'oie blanche n'est pas menacée. Ce serait même le contraire.

Idéalement, il faudrait réduire leur population à de 500 000 à 750 000 pour limiter les dommages sur les terres agricoles estimés à près de 900 000 $ par année. D'où la chasse, permise à la fois l'automne et le printemps.

Les oies sont de passage pour quelques semaines encore. De nouvelles cohortes arrivent, d'autres sont déjà reparties. Elles vont se relayer ainsi jusqu'au gel, peut-être jusqu'à la fin novembre lorsque les dernières partiront. En même temps que les snow birds.

Les meilleurs sites d'observation : https://www.chaudiereappalaches.com/fr/activites-attraits/ornithologie/oies-blanches/

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