Le bruit que font les mômes

Depuis qu'un voisin a porté plainte, les enfants... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Depuis qu'un voisin a porté plainte, les enfants d'un quartier du secteur Les Saules doivent jouer dans les entrées pentues.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) L'auto-patrouille s'est approchée doucement, la policière en est descendue. La dame s'est avancée gentiment vers les enfants.

- On a reçu une plainte.

- Pourquoi?

- Parce que vous jouez au hockey dans la rue, c'est interdit de jouer dans la rue.

Les enfants qui s'amusaient ne comprenaient pas, vu qu'ils ont toujours joué dans le rond-point où ils habitent. Il était 17h, le 27 septembre, une de ces magnifiques journées d'automne. La policière avait l'air de vouloir disparaître en dessous de l'asphalte, elle devait faire son boulot.

- Vous savez, moi aussi, j'ai joué au hockey dans la rue quand j'étais petite.

Depuis ce jour-là, la vingtaine d'enfants ne jouent plus au hockey dans le rond-point ni au soccer d'ailleurs. Au début de l'été, ils avaient fait un horaire des matchs de soccer, l'avaient affiché sur le poteau du téléphone.

Les jeunes doivent maintenant jouer dans les entrées, elles sont toutes pentues, c'est bon à rien.

Je suis allée rencontrer Marie-Noëlle Jones dans ce cul-de-sac du quartier Les Saules, elle n'en revient pas, ses deux enfants non plus. «On essaye de leur décoller le nez des jeux vidéo, de les envoyer jouer dehors, et là, la police débarque parce que ça dérange un voisin qu'ils jouent dans la rue.»

Je n'en revenais pas non plus.

Et puis, ça m'a rappelé quand j'habitais à Toronto, je me cherchais un logement. Dans les petites annonces, la plupart finissaient comme ça : ns, np. Des fois, c'était ns, np, nk. Ça m'a pris un bout de temps à comprendre. Le n, c'est pour no. Le s, pour smoke, pas de fumeurs. Le p, pour pet, pas d'animaux.

Le k, c'était pour kid. Pas d'enfants.

Ça m'a rappelé ce monsieur que j'ai rencontré il y a plusieurs mois, il trouvait qu'il y avait du bruit partout, qu'il ne s'entendait plus penser. Il m'a raconté, le plus candidement du monde, qu'il avait vendu sa maison parce qu'un parc avait été construit à côté, que le bruit des gamins lui tombait sur les nerfs.

Il s'est acheté une autre, loin des parcs. En voulez-vous une bonne? Il en est poussé un quelques années plus tard, juste à côté de sa nouvelle maison. Le monsieur était déboussolé, le destin s'acharnait sur lui.

Ça m'a aussi rappelé cette voisine, qui habitait le logement adjacent au nôtre, nous venions d'avoir notre premier garçon. Un jour, elle a laissé un message sur du beau papier, dans notre boîte aux lettres. «Bonjour, vous venez d'avoir un enfant, je vous souhaite beaucoup de bonheur. En passant, je l'entends souvent pleurer la nuit.» Désolée, madame, je n'ai pas eu le modèle silencieux.

Bouchard a parlé à la radio de ce rond-point où les jeunes ont failli avoir une contravention parce qu'ils jouaient dans la rue. Parce qu'il n'y a pas de cour d'école à distance de marche. Les auditeurs ont été nombreux à appeler, pour s'indigner, pour raconter des histoires plus troublantes encore. Comme ce voisin qui a porté plainte à la police 40 fois, cet autre qui a marché en sacrant jusqu'à un terrain de baseball où jouaient des jeunes. «Vous pouvez baisser le ton?»

Personne n'a appelé pour dire que le bruit des enfants leur tombait sur les rognons.

On ne peut pas ne pas aimer le bruit des enfants, surtout quand ils rient, quand ils jouent. C'est le dernier tabou.

Si vous êtes allés en Amérique latine ou en Afrique, vous avez peut-être été abasourdis par le bruit, les moteurs pétaradants, la musique qui joue à tue-tête, partout, tout le temps, le coq qui chante jour et nuit. Vous n'avez peut-être pas remarqué les enfants, leur bruit se mêle aux autres bruits.

Ici, on a les silencieux, les écouteurs, les murs qui bloquent les décibels, les sourdines, les bouchons pour les oreilles. Restent le vrombissement des tondeuses, mon voisin qui écoute du Aznavour dans le piton, les grosses Harley-Davidson. Et les enfants.

On peut détester Aznavour.

Sur Internet, on trouve tout sur Internet, des gens brisent le dernier tabou. Ils se vident le coeur contre ces «petites choses». Ils sont 689 dans leur groupe, ils réclament le droit de détester les enfants, au même titre que les coquerelles. Ils se demandent pourquoi les enfants doivent toujours s'exciter à propos de tout, crier quand ils sont contents.

Parce qu'ils sont des enfants.

Ces gens-là se sentent incompris, évidemment, je traduis ce commentaire pour vous : «Si quelqu'un dit qu'il déteste certaines politiques ou même le président, les gens ne le montrent pas du doigt, ne rient pas de lui, ne l'engueulent pas. Mais, aussitôt que vous dites que vous détestez les enfants, vous devenez pire qu'un ver de terre. Notre société est malade, vraiment malade!!!»

On s'entend au moins là-dessus.

Certains sont philosophes, «ils sont bêtes et méchants, c'est dans leur nature, ça passe souvent à l'âge adulte». Ces gens-là s'assument, se donnent des tapes dans le dos : eh, vieux, t'en fais pas, t'es pas tout seul, c'est correct de haïr les gamins, ils puent, ils font du bruit, ils sont odieux et égoïstes.

Je n'invente rien, je rapporte des propos. Une minorité? Heureusement.

Il y a une différence entre ne pas aimer et détester. Les enfants ne sont pas toujours charmants et amusants, ils ont un don inné pour vider en un temps record notre réservoir de patience.

La ligne est mince entre ne pas aimer et détester, entre monter le volume de la Neuvième Symphonie pour enterrer le boucan que font les mômes et appeler la police pour qu'elle leur colle une contravention.

C'est la ligne entre une société qui vit et une société qui meurt, sans faire de bruit.

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