Il n'y a pas de miracles

Au-delà du déficit d'attention sévère de Jean-Jacques, Julie... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Au-delà du déficit d'attention sévère de Jean-Jacques, Julie Goulet-Kennedy a découvert en son élève un talent inné pour imaginer des choses, comme ces rideaux qu'il a conçus lui-même.

Le Soleil, Pascal Ratthé

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(Québec) Lorsque Julie Goulet-Kennedy n'est pas en classe avec ses élèves, elle en profite parfois pour passer la moppe.

Lorsqu'elle leur enseigne, à travers l'immuable théorème de Pythagore et l'accord des participes passés avec avoir, elle leur explique comment fonctionne leur cerveau. Elle leur dit qu'ils sont capables d'apprendre.

Julie enseigne à des élèves dont les écoles ne veulent plus.

La plupart des jeunes qui fréquentent Passerelle, c'est le nom de la classe, ont 15 ans. Ils ont toujours haï l'école, ont juste hâte d'avoir 16 ans pour sacrer leur camp, décrocher officiellement. Ça fait longtemps qu'ils n'apprennent plus, qu'ils n'ont rien à cirer du prof planté devant eux.

Dans une entrevue à une radio communautaire, l'animateur demandait à une étudiante ce qu'il y avait de différent dans cette classe-là. La fille a réfléchi avant de répondre. «Julie, elle fait moins chier.»

Julie était flattée.

Dans ce «moins», il y a tout. Quand les jeunes arrivent à Passerelle, ils se disent que les profs sont tous pareils, que l'école est, au mieux, une perte de temps. Puis ils rencontrent Julie. Ils passent leurs journées dans le sous-sol d'une église de Saint-Roch, le matin en classe, l'après-midi à lever des haltères ou à jouer de la guitare.

Ils cuisinent ensemble, dînent autour de la grosse table en bois.

Julie aussi a décroché à sa façon, il y a trois ans, du système d'éducation. Elle travaillait comme professeure dans une école de Montréal, en a eu assez de se faire appeler à 6h du matin pour remplacer untel. Elle a eu le goût d'avoir le temps d'enseigner, d'être libre de le faire à sa façon.

Ça voulait dire sacrifier plusieurs milliers de dollars de salaire, des conditions de travail, l'espoir d'une sécurité d'emploi.

Ça voulait dire passer la moppe, faire l'épicerie pour la popote, poser du plancher de bois flottant sur les murs de sa classe.

Ça voulait dire avoir une dizaine d'élèves devant soi qui, lorsqu'ils arrivent la première journée, ont le goût d'être ailleurs. Passerelle, c'est la dernière chance, ça passe ou ça casse. «C'est un programme volontaire, on ne les oblige pas à venir ici. Je leur dis "tu peux partir quand tu veux, retourner à l'école..."»

Ouin.

«Il y en a un qui est arrivé ici, il avait changé trois fois d'école dans l'année, il était fâché contre le système. L'école ne voulait pas le reprendre. Il nous repoussait tout le temps, faisait beaucoup d'opposition, c'est le profil typique de Passerelle. Un jour, on l'a confronté, on lui a dit "ou bien tu adhères, ou bien tu pars".»

Il a adhéré. «Il est devenu généreux, impliqué. Cette année, il est retourné à l'école, au régulier, il est confiant et intégré. C'est ça, le but de Passerelle, les aider à régler leurs bibittes internes, à prendre le temps de faire ressortir leurs forces.»

Il y a eu cet autre, «le cas de déficit d'attention le plus sévère que j'ai vu de ma vie. Jean-Jacques était médicamenté depuis le primaire. Il ne mangeait presque pas. J'ai accepté de le prendre sans médicaments, il s'est remis à manger, à reprendre des forces. C'était la première fois qu'il avait du plaisir à l'école, il revenait à la maison souriant, il avait des histoires à raconter.»

Quand il allait à l'autre école, «il était en retrait 90 % du temps».

Julie avait vu ce qu'aucun prof n'avait vu. «À part le fait qu'il a d'énormes difficultés à rester concentré pour l'école, il n'a aucune autre problématique. Cet enfant-là a un don, il a du talent pour imaginer des choses. Lui, il ne sait pas à quel point il peut aller loin; nous, on en est convaincus.»

Tout ça coûte des sous. Naïvement, on se dit qu'il serait si simple que l'argent que touche l'école suive l'élève. Ça ne peut pas être si simple, les écoles gardent leurs subventions, même si ces élèves n'y brillent que par leur absence.

Une suggestion de coupure, juste là.

Passerelle est née en 2011 de la cuisse du Centre de solidarité jeunesse, qui y consacre environ 60 000 $ par an, à peu près le cinquième de son budget total. Le reste va à deux autres projets. Les «chantiers urbains» permettent à des jeunes de faire de l'aménagement paysager en ville, «l'antre-classe» offre des locaux surveillés dans quatre écoles où des élèves ont, parfois, peur de se faire battre pendant la récré.

Le gros du budget provient de la commission scolaire, Julie se croise les doigts pour ne pas faire partie des coupures.

Quelques dizaines de milliers de dollars viennent d'un programme du ministère de l'Éducation, d'autres de la Conférence régionale des élus, de l'Agence de la santé, de la Ville de Québec.

Chacun a ses critères, ses exigences, ses formulaires.

Ça prend du temps, chercher de l'argent. Quand elle n'est pas en classe, quand elle ne passe pas la moppe, quand elle n'est pas à l'épicerie, Julie cherche de l'argent. Le directeur de l'organisme, Éric Gaudreau, et un intervenant, Jean-Pierre, passent aussi beaucoup de temps à faire ça.

«Pour demander 5000 $, ça peut nous prendre une semaine. La plupart du temps, ils veulent des chiffres, il faut les présenter correctement. Il y en a qui demandent qu'est-ce qui est nouveau, qu'est-ce qui fait bling-bling, ils veulent qu'on leur décrive les impacts directs de ce qu'on fait. Qu'est-ce que tu veux que j'écrive? Que le jeune s'est levé le matin? Qu'il est là, qu'il jase? Qu'il ne fait pas ça avec sa famille?»

Des entreprises et des fondations offrent de l'argent en échange d'une campagne sur les médias sociaux, d'une course aux «j'aime». Julie préfère de loin passer ce temps-là avec ses élèves.

Ils ont réussi à obtenir 1000 $ de Canadian Tire pour aménager une cuisine, Julie a surtout réussi à faire les travaux sans dépenser tout l'argent, en se disant qu'il en resterait pour autre chose. L'argent avait été octroyé pour le département cuisine. Julie a dû demander une dérogation pour acheter deux meubles de rangement, dans le département automobile, et des haltères, dans le département des sports.

Elle comprend pourquoi certains organismes embauchent des spécialistes de la sollicitation, mais ne se fait pas à l'idée. Elle ne comprend pas pourquoi on doit gruger dans des subventions pour payer celui qui est allé la chercher, pourquoi il faut parfois «présenter des projets qui ne sont pas vraiment dans notre mission pour avoir du financement». Elle se demande pourquoi c'est si compliqué.

Et pourquoi, tout d'un coup, les gens donnent 70 millions pour la SLA, en se versant un seau d'eau glacée sur la tête.

Pour des petits organismes comme celui de Julie, qui grattent les fonds de tiroirs, ça a l'effet d'une douche froide.

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