Troqueuse à temps plein

Nadia Bertrand vit de son art, mais d'une... (Photo le Soleil, Patrice Laroche)

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Nadia Bertrand vit de son art, mais d'une façon peu commune: elle réussit à combler ses besoins et à voyager en échange de ses oeuvres, sans débourser un sou.

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(Québec) Lorsque Nadia Bertrand part faire ses courses, elle emporte avec elle un sac rempli de tubes de peinture et de petits bouts de toile. C'est son porte-monnaie. Depuis cinq ans, elle vit sans argent.

Tiens, jeudi soir, elle est allée au Pied Bleu, rue Saint-Vallier, le plus authentique bouchon à l'ouest de Lyon. Souper gastronomique de tripes et de cochonnailles, musiciens brésiliens à l'avenant. Pas de facture à la fin. Comblée et repue, elle a sorti une toile, ses couleurs et ses pinceaux.

Plus tôt cette semaine, elle est allée au dépanneur. «Je suis allée me dessiner des oeufs et du lait.» Elle ne paye pas, elle dessine. Elle entre dans un commerce, demande à voir le propriétaire ou le gérant, offre de régler la note avec une peinture. Elle se procure tout comme ça, ses vêtements, des billets de spectacle, des chambres d'hôtel. «J'ai même réussi une fois dans un Tim Hortons.»

Elle arrive tout juste de La Malbaie, où elle a peint une foule de tableaux pour l'auberge de jeunesse. Elle y a passé l'hiver, logée, nourrie. Avant, elle était dans les Laurentides, où elle est née, et au Saguenay, où elle a étudié. Nadia a fait une maîtrise en arts à l'UQAC après son bac à l'UQAM.

Elle a d'abord étudié en sciences. Elle a deux frères et une soeur, «des parents plutôt conventionnels». Enfant, elle bricolait sans arrêt. «J'ai toujours eu un contact particulier avec la matière, j'ai toujours été une artiste.» Après avoir décroché sa maîtrise à Chicoutimi, elle est partie vivre un an à New York. Elle a été invitée à exposer en Chine en 2009, y est restée trois ans.

«Je n'avais plus d'argent, je me demandais qu'est-ce que j'allais faire. Je me suis dit que je n'avais pas d'argent, mais que j'avais la peinture. C'est là que j'ai pensé faire du troc à temps plein. J'en avais fait un peu à New York, une fois pour le dentiste, une autre fois pour dormir à l'hôtel Chelsea.»

Après l'Asie, elle a posé son baluchon en Australie. Toujours sans argent, sans carte de guichet ni carte de crédit. «Là, j'ai élargi ce que je troquais. J'ai eu des billets de spectacle, un vélo, des vêtements, des billets d'avion.» Elle ne traite pas directement avec les compagnies aériennes, elle fait du troc indirect par l'entremise d'une personne qui paye la facture en échange d'un tableau. 

Elle s'est presque dessiné un tour du monde, a visité la Malaisie, la Thaïlande, Bali, la France, l'Espagne, la Corée du Sud, le Japon, Hawaii et l'Ouest canadien. Tout ça sur le bras qui tient le pinceau. «Pour moi, ce n'est pas tant de voyager sans argent que de voyager avec l'art. Je le mets où il n'est pas.» 

En Malaisie, elle a fait le même coup qu'à La Malbaie, cinq mois nourrie, logée, blanchie, au Vistana, un trois étoiles et demie. Si vous y allez, les oeuvres que vous verrez sur les murs du hall et du restaurant ont été faites par Nadia. «J'ai fait beaucoup de mosaïques avec de la céramique, des coquillages, du sable.»

Quand elle a décidé de revenir au Québec il y a un an, elle a d'abord pensé que la formule ne survivrait pas ici, qu'elle allait devoir se trouver une job, comme tout le monde. «Je me suis dit : "Pourquoi j'arrêterais?" Et j'ai continué. Ça marche super bien, même si, en Occident, on n'a pas la même notion du partage. Je suis vraiment surprise de voir l'ouverture des gens; des fois, ils ne veulent même rien en échange!»

Mais, des fois, ça ne marche pas. Elle a essayé autant comme autant de prendre l'autobus à Québec, rien à faire. «Je me suis essayée pendant tout un après-midi, ça n'a pas marché. À la fin, je suis entrée dans l'autobus, et j'ai offert à quelqu'un de lui faire son portrait pour 3,25 $. Il y avait un monsieur qui avait 2 $, quatre jeunes en arrière qui avaient 1,25 $.» Elle a fait deux portraits pour le prix d'un.

À la pharmacie aussi, ce n'est pas de la tarte.

Depuis cinq ans, elle a eu droit à toutes les réactions. «Les gens sont surpris au début, ils pensent que c'est une joke. Il y en a qui répondent que ça ne se fait pas», qu'on ne peut pas vivre en échangeant des peintures pour de vraies choses, qui ont un vrai prix. «Ce sont souvent des gens qui ne font pas ce qu'ils aiment.» Elle sourit et va ailleurs, jusqu'à ce qu'on lui dise oui.

C'est comme ça qu'elle s'est «dessiné» deux livres de poésie à la librairie Pantoute, un souper pour deux personnes au Bonnet d'âne. «Ça prend du temps, mais j'arrive à combler tous mes besoins par l'art. Il faut être toujours alerte, mais c'est excitant. Chaque échange est une rencontre, une histoire, une célébration de l'art.»

Ça lui arrive aussi d'avoir le goût de faire chik-a-chik, de prendre des vacances du troc. «Des fois, je vais passer une semaine chez des amis, je me laisse gâter.» Elle vient aussi de «réactiver son compte en banque, même s'il n'y a rien dedans. Ici, je pourrais vendre quelques tableaux, ne serait-ce que pour payer l'autobus, la pharmacie et le matériel de peinture. Je pense à une formule hybride.»

Elle pense aussi à repartir, avant longtemps, avec son nouvel amoureux. À 40 ans, Nadia a le goût de l'océan. «J'aimerais naviguer en voilier sur le Pacifique. Je ne sais pas comment ça va arriver, mais je sens que ça commence à se tramer.» 

Elle repartira comme elle est arrivée, avec un petit sac à dos et un sac rempli de couleurs et de pinceaux.

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