Librairie à donner

Il y a, dans ces 240 pieds carrés... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Il y a, dans ces 240 pieds carrés bourrés de 20 000 livres quelque chose d'Ionesco, de cette pièce où deux vieux accumulent des chaises pour des invités qui ne viennent pas.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Il y a, rue Maguire, une librairie de livres d'occasion à donner. Il y a, dedans, un homme qui se demande comment il va passer l'hiver.

Un hiver de force, dirait Ducharme.

Je me suis pointée à L'Ancre des mots lundi matin, ai vu l'affiche dans la porte. Vous donnez votre librairie, pour vrai? Gaétan Genest a répondu oui, avec un sourire un peu triste, un sourire quand même. Depuis 27 ans, il achète plus de livres qu'il n'en vend. Il ne pourrait pas en acheter un seul de plus tellement il y en a partout, montés en colonnes jusqu'au plafond, dans un équilibre défiant les lois de la physique.

Il y a, dans ces 240 pieds carrés bourrés de 20 000 livres quelque chose d'Ionesco, de cette pièce où deux vieux accumulent des chaises pour des invités qui ne viennent pas. Comme ces livres qui attendent en vain d'être lus.

Les affaires vont mal, les livres s'empilent. En plus de la librairie, Gaétan en a «autant, peut-être plus dans l'entrepôt». Calcul rapide, ça fait au moins 40 000 bouquins. L'entrepôt, c'est chez lui. «J'aurais aimé continuer, je ne suis pas écoeuré. C'est une belle vie, avoir une bouquinerie.»

Ça l'était, du moins, jusqu'en 2008. Il me parle du 400e qui a «tout attiré vers le Vieux-Québec», de «la crise économique qui a rendu les gens inquiets», de la bibliothèque qui a ouvert dans le quartier en 2006. Et qui lui a fait perdre ses clients réguliers. Gaétan est «content pour eux» même si, tout ça mis ensemble, son chiffre d'affaires est passé de 30 000 $ à 18 000 $. «En bas de 20 000 $, je paye pour garder ma librairie ouverte.» Il ne peut pas se permettre ça.

Il a coupé le téléphone et Internet il y a deux ans, arrive à peine à payer le loyer et les taxes qui ne cessent d'augmenter.

Il a acheté sa librairie il y a 27 ans pour faire vivre sa famille. Sa plus jeune avait six ans, les jumelles, neuf. Sa «bien-aimée», une artiste peintre, vendait quelques toiles. Ses trois filles ont grandi, sont parties, il est grand-père depuis un an et demi. Sa bien-aimée aussi est partie. Un cancer.

Gaétan aurait préféré vendre sa librairie et les 40 000 livres qui viennent avec. Certains sont rares, dont un sur Pellan signé par Pellan. Il a «choisi, évalué et acheté» chacun des bouquins, c'est toute sa vie qui est empilée autour de lui. «La décision de donner ma librairie est mûrie. Je n'ai pas de regrets.»

Rien n'est vraiment gratuit dans la vie, il le fera à certaines conditions. Pour avoir les livres de Gaétan, il faut reprendre le bail, payer les taxes et, surtout, respecter les livres. «Je ne veux pas que les gens s'en débarrassent, je les ai sélectionnés pendant 27 ans. Les écrivains, ce sont des gens exceptionnels. Comme lecteur, on reçoit leur écriture comme quelque chose de divin.»

Il «lit régulièrement, mais pas beaucoup». Sitôt lu, le livre est oublié. «Je peux juste parler du dernier que j'ai lu, Le Ciel n'a pas de préféré (d'Erich Maria Remarque). Ça m'a expliqué c'est quoi l'amour pour des gens qui vivent entre la vie et la mort.» Il m'a aussi parlé de la Bible, son «livre de chevet», de Racine, «Phèdre, c'est phénoménal», de Maria Chapdelaine pour «le silence qu'il y a dans ce livre-là».

Gaétan aime le silence des livres.

Le nom de sa librairie n'est pas anodin. «Les mots, ça sauve des vies, comme une ancre, ça nous tient dans la vie.» Mais, une ancre, ça empêche aussi de bouger, d'avancer. «J'ai 40 000 livres sur les épaules, réalise l'homme de 61 ans. Je vis là-dedans, mes filles ne viennent même pas me voir chez nous, elles éternuent... Il n'y a pas de place pour passer.» Gaétan veut lever l'ancre.

Pour aller où? «Je n'ai aucune perspective pour l'après. Je devrai faire attention pour ne pas tomber errant, je ne serai pas loin de ça. J'ai la foi, j'ai une espérance qui ne se limite pas à ce monde. C'est plus facile de se dégager. Je n'en suis pas encore au détachement, mais la situation m'emmène là.»

Encore faut-il qu'il trouve quelqu'un qui a envie de se retrouver, du jour au lendemain, avec au moins 40 000 livres à classer. Quelqu'un qui aura le goût, lui, de jeter l'ancre pour un bon bout de temps.

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