Mon ex entre chez les moines

Patrick Blanchet était à Québec la semaine dernière... (Photothèque Le Soleil, Erick Labbé)

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Patrick Blanchet était à Québec la semaine dernière pour ce qu'il qualifie de sa «dernière apparition publique».

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(Québec) Il voulait se marier, avoir des enfants. J'ai pris les jambes à mon cou. Lui voulait s'engager, moi pas. Je comprends aujourd'hui que je n'aurais pas été à la hauteur. Patrick Blanchet entre chez les moines.

On a passé presque cinq ans ensemble à la fin des années 90. De belles années. Jamais on n'est allés à l'église, jamais on n'a parlé de Dieu. Les cloches du dimanche, pour la messe de 11h, étaient notre réveille-matin. Patrick étudiait l'histoire à l'université, moi, un peu de tout. Je voulais avoir un bac, lui voulait comprendre d'où on vient, surtout pourquoi. Je savais où je voulais aller, lui pas.

Début des années 2000, il a été embauché par le ministère des Ressources naturelles pour faire l'histoire des feux de forêt. Il est devenu la référence dans le domaine au Québec, a publié un livre, a fondé en 2007 la Société d'histoire forestière du Québec, dont j'ai été un des membres fondateurs. Il a bûché dur, ça a fini par payer. Il était directeur général, ne manquait jamais de projets. L'argent rentrait enfin.

Il était à Québec la semaine passée pour sa dernière assemblée générale. C'était sa «dernière apparition publique», comme il disait à la blague. Jeudi soir, il est retourné dans Charlevoix, au Monastère de la Croix Glorieuse, où l'attendaient la dizaine de petits frères. Ils s'appellent comme ça, des petits frères. Le plus jeune est dans la quarantaine, le plus vieux a 65 ans. Patrick en a 39.

Il avait le motton, Patrick, quand on a lunché ensemble lundi passé. Il a commandé un tartare de boeuf, l'a à peine touché. Il a perdu l'habitude des gros repas, ça fait déjà cinq mois qu'il habite au monastère. Il est allé essayer la vie de moine. Levé à 5h, couché à 21h, cinq heures de prières par jour, au moins une demi-heure d'adoration. À travers ça, il continuait à gérer la société d'histoire.

Il gardait contact avec la société tout court.

En mai, il coupera le contact. Un nouveau directeur général prendra sa place. Patrick lui remettra son cellulaire, son ordinateur. Il n'aura plus d'adresse à Québec. «Socialement, c'est un genre d'immolation.» Il n'a jamais fait les choses comme les autres, mais, cette fois, il se surpasse. «Je n'ai jamais été aussi marginal.»

Jamais été aussi heureux non plus.

La première fois qu'il a mis les pieds au monastère, c'était en 2010. La société d'histoire roulait à plein régime, Patrick avait la langue à terre. Un oncle lui a parlé de l'endroit, où tout le monde peut aller quelques jours le temps de reprendre son souffle. Il y est resté 36 heures. «Je suis allé là parce qu'il paraissait que la bouffe était meilleure qu'ailleurs!» Patrick est un épicurien.

«La première fois, j'ai trouvé ça long. J'ai dormi presque tout le long, je suis allé juste à un office. Je ne pensais jamais vivre cette vie-là, c'était trop impossible. Je vivais dans l'action. Et j'avais une haine envers l'église, une colère.» Il a rencontré le frère John Cannon, avec qui il a parlé longtemps. Il a fait un sacrement du pardon avec lui, a fait la paix. «C'était plus fort que tout ce que j'avais connu avant.»

Je vous disais que je ne faisais pas le poids.

Patrick est retourné au monastère plusieurs fois après ça. Il y est resté cinq mois de novembre 2011 à mai 2012. «Je ne voulais pas devenir moine, mais une meilleure personne, pour mieux gérer mes affaires.» Mais, apparemment, Dieu ne l'entendait pas comme ça. «Il y a eu une série de synchronicités, des signes. C'était comme un dialogue, c'était trop fort.» Je lui ai demandé des détails. «Disons que j'ai vécu là des expériences qui font que je ne pourrai jamais nier la présence de Dieu. J'avais besoin de choses extrêmes pour me convertir, je les ai eues.»

Entre être converti et devenir moine, il y a un monde. Un monde avec une dizaine de messieurs en habit, qui passent leurs journées à prier. Il y a un gars de l'île Maurice qui parle six langues, dont l'hébreu et le sanscrit. Il était hindou de caste supérieure, a travaillé comme traducteur à Ottawa. Il y a un ancien sergent de l'armée, un avocat, un gars qui partait des entreprises, un musicien.

Le dimanche soir, ils se bercent ensemble.

«Rationnellement, c'est impossible d'aimer cette vie-là. Il faut vivre dans l'humilité, ce qui n'était pas du tout moi. Je suis porté, aidé par une force. Les frères, je les aime. Ce ne sont pas mes amoureux, ni mes amis. Je ne les ai pas choisis. Ce sont des gens avec qui je ne me serais jamais tenu. Nous sommes unis par la spiritualité. C'est une vie de hippie qui fonctionne, parce que ce n'est pas nous qui avons choisi.»

Les moines évoluent aussi, à leur façon. Un des petits frères a une page Facebook, Patrick aura aussi la sienne. Il était constamment là-dessus, il pourra y aller à l'occasion. D'aucuns diront que c'est une brèche au cloître. Les gars ont une semaine de vacances par année, ils peuvent en faire ce qu'ils veulent.

Patrick se souvient de sa première visite. «J'étais assis sur une chaise, je regardais les moines et je me disais qu'ils devaient avoir raté leur vie. Des fois, je retourne sur cette chaise...» Ça lui rappelle la peur qu'il avait de tout laisser, ça lui rappelle ce que les gens pensent de lui aujourd'hui.

«Je suis marginalisé au sens statistique, parce que l'Église est marginalisée. Mais, quand je parle avec une seule personne, les coeurs s'ouvrent, je reçois des révélations incroyables.» Sa gang fait dans la prière, pas dans l'évangélisation. «Les gens viennent chercher une énergie qui se dégage de nous.»

Un certain courage aussi. «En devenant moine, on devient un symbole de perte de biodiversité, un peu comme les bélugas. Je suis une espèce en voie de disparition, le seul homme cloîtré de moins de 40 ans dans l'Est-du-Québec.» Au plus tard cet été, Patrick deviendra novice, portera l'habit, aura un nouveau nom. Il a choisi de ne pas exercer son droit de le choisir.

Et moi de m'inquiéter de le voir renoncer à cette liberté qui lui était si chère. «La liberté, ce n'est pas le libre arbitre. Je renonce au libre arbitre, mais je n'ai jamais été aussi libre. Il faut une grande liberté pour dire oui à cette vie-là.»

Amen.

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