C'est arrivé au 2.22

La salle 2.22 du palais de justice de... (Le Soleil, Yan Doublet)

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La salle 2.22 du palais de justice de Québec voit défiler tous les jours des dizaines de cas de toutes sortes.

Le Soleil, Yan Doublet

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(Québec) Si vous êtes convoqué au 2.22, ça ne va pas bien. Vous avez merdé quelque part ou quelqu'un vous accuse d'avoir merdé. Vous avez pété une balloune, volé, fraudé. Le 2.22, c'est la salle pivot du palais de justice, le point d'orgue entre les étapes du parcours d'un accusé. Un jour on est libre, le lendemain, on est au 2.22.

J'y ai passé une demi-journée, au hasard, pour observer ce maillon méconnu du système de justice. C'est comme une télé-réalité, sans la télé. Et, contrairement à Occupation double, ceux qui se font mettre dehors sont contents.

Les murs sont beiges, le mobilier en bois, les chaises, turquoise. Ça n'en fait pas un endroit agréable, Décore ta vie aurait ici un méchant défi. On ne se sent pas bien au 2.22. Il y a une lourdeur. C'est le poids des destins qui basculent, des avenirs qui n'en sont plus, des lendemains qui déchantent.

Pour Karen, c'était un retour à la case départ. Trente-sept ans, quatre enfants, 4' 11", un dossier presque aussi haut qu'elle. Des ballounes, des menaces, des introductions par effraction, beaucoup de violations d'engagement. Accro à la morphine, elle a troqué ça contre la méthadone il y a un an. Peut-être pour la première fois de sa vie, elle avait l'impression de s'en sortir. Elle avait même un vrai boulot depuis six mois.

Elle a merdé. La veille de sa comparution, elle a pris un pied-de-biche et cassé la vitre d'un appartement pas loin de chez elle. L'appart était vide, elle est entrée pour prendre les cannettes vides qu'il y avait par terre. Une passante l'a vue, a pris des photos avec son téléphone, a appelé la police.

Les policiers ont pris Karen sur le fait.

Karen était décrissée quand son tour est venu au 2.22. Son chum était dans la salle. Il a essayé de se porter garant de sa blonde, a promis une caution, a juré qu'il lui ferait respecter ses conditions.

Un bon yable, sorti de prison depuis quatre ans, dans les Alcooliques anonymes depuis. Il déneige des toits, en mène pas large, aurait tellement voulu que la juge lui redonne sa Karen.

La juge a gardé sa Karen. «Le tribunal a des raisons de croire que vous avez commis le délit pour lequel vous êtes ici.» Elle portait en cour le même manteau que sur les photos, noir avec des carrés blancs. Quand la porte des accusés du 2.22 s'est refermée derrière elle, Karen a crié. Un cri de rage. Contre la juge, contre le système pour lequel le passé pèse plus lourd que l'avenir.

Contre elle. Elle ne peut en vouloir qu'à elle-même.

Au suivant. Dans un petit chariot gris à roulettes, les dossiers des accusés sont empilés. Celui de Karen est gros et lourd. Celui de Patrice est petit. Une balloune. Il porte un gilet de circonstance, avec l'étiquette de Jack Daniel's dessus. Son père s'engage à payer la caution, à surveiller son gars. Fiston retourne à la maison la queue entre les deux jambes, il aura une bonne discussion avec papa.

Au suivant. C'est au tour de Rachel, qui vient de se faire arrêter pour conduite dangereuse et voie de fait armée. Le mandat date de novembre 2007. Plus que cinq ans que la dame fait son petit bonhomme de chemin sans se faire enquiquiner. La juge ne comprend pas trop, Rachel non plus.

Elle ne s'est jamais cachée, a fait ses changements d'adresse à Postes Canada. Mais Rachel n'a pas toute sa tête. Plus elle parle, plus elle dérape, moins on comprend. Elle a été hospitalisée en psychiatrie, ne sait plus trop quand. La juge reporte la comparution, le temps de faire quelques vérifications.

Un autre report, un autre retard. Il y a beaucoup de temps morts au 2.22. C'est la langueur d'un système de justice qui avance à tout petits pas, quand il ne fait pas carrément du surplace.

Je pensais voir de l'action, j'ai assisté à une valse d'agendas. La justice, au fond, c'est l'art de faire coïncider les horaires des avocats. Un tel fait ci, un tel fait ça. Il peut ce jour-ci, elle ne peut pas. Quand l'accusé est détenu, il faut prévoir le fourgon. Quand il ne l'est pas, il faut le convoquer et s'assurer qu'il se pointe le bout du nez.

Le jour où j'y étais, un détenu n'y était pas. Ça a pris une bonne heure avant qu'on sache dans quelle prison Frédéric était. C'est presque inquiétant. Il a été emmené plus tard, a assisté sans mot dire aux échanges entre les avocats qui se comprenaient sans vraiment se parler. Ils ont procédé, la juge a disposé.

Pas le temps de délibérer, les décisions se prennent sur-le-champ. Quelques minutes pour trancher, entre la remise en liberté et la prison. Les amis, les amours, les parents assistent impuissants au cours de la justice.

Il fallait voir la face du chum de Karen quand la juge l'a envoyée en dedans. Comme celui qui voit sa blonde se noyer et qui ne peut rien faire. Il est resté longtemps après le verdict, comme paralysé. On ne sort jamais du 2.22 comme on y est entré.

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