Food porn

Bernard Dagenais est le photographe officiel du Canard... (Photo fournie par Bernard Dagenais)

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Bernard Dagenais est le photographe officiel du Canard Goulu, une ferme artisanale qui élève l'animal à Saint-Apollinaire, qui le cuisine sur l'avenue Maguire.

Photo fournie par Bernard Dagenais

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(Québec) Je me souviens, petite, des revues de Pol Martin que collectionnait ma mère. Je ne me rappelle pas vraiment que ma mère cuisinait les recettes qu'il y avait dedans. Elle les feuilletait, regardait les ingrédients, les images. Je suis certaine qu'elle salivait parfois, juste à penser à ce que ça pourrait goûter.

Le photographe Bernard Dagenais... (Photo Le Soleil, Jocelyn Bernier) - image 1.0

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Le photographe Bernard Dagenais

Photo Le Soleil, Jocelyn Bernier

Je fais la même chose aujourd'hui. Pol Martin, Halna du Fretay de son vrai nom, a de la relève avec Ricardo, Daniel Vézina, Christian Bégin, Martin Picard, pour ne nommer que ceux-là. Je ne suis pas la seule, les livres de recettes se vendent comme des petits pains chauds, tellement que c'est devenu le plat de résistance des librairies.

Certains de ces livres sont de véritables oeuvres d'art. Les photos sont d'un tel esthétisme qu'une vulgaire betterave peut mettre l'eau à la bouche. On mange d'abord avec les yeux, on s'en contente souvent. Je cuisine rarement avec mes plus beaux livres de recettes. Ils me mettent en appétit, ils m'intimident aussi. Un peu comme un film de cul avec des pros. La barre est trop haute, je me rabats sur ma mijoteuse.

Je n'invente rien. Regarder d'aguichantes photos de bouffe émoustille les papilles, stimule le désir. Anthony Bourdain, chef réputé de New York, est de ceux qui parlent carrément de food porn. Plus près d'ici, Martin Picard est notre Rocco Siffredi de la marmite avec ses orgies cochonnes.

Comme dans la porno classique, l'image fait foi de tout. Une blonde bien roulée, mal photographiée, aura l'air d'un boudin. Un foie gras au torchon croqué sous les néons aura l'air d'un banal Paris Pâté.

Bernard Dagenais en sait quelque chose. Photographe de plus en plus professionnel, il s'est mis à la photo culinaire il y a quelques années déjà. Il travaille fort pour faire bouffer par les pupilles. Sa mère se tapait aussi Pol Martin. «Elle lisait de la food porn, elle ne faisait pas le tiers des recettes.»

Lui aussi est amateur. Il reluque les clichés gastronomiques surtout sur le Web, sur des blogues. Quand il salive, il analyse l'objet du désir pour en reproduire l'effet. La lumière y est pour beaucoup, la composition, l'angle aussi. «Aujourd'hui, on a besoin de se faire dominer par l'objet. On rentre dans l'assiette, il y a une proximité avec l'aliment», résume celui qui gagne sa vie comme publicitaire.

«Quand c'est beau, même si c'est pas bon, ça marche.» Même chose dans un film porno. Les acteurs n'ont pas besoin de prendre leur pied.

Autre chose, «il ne faut pas qu'il y ait d'ambiguïtés. S'il y a du romarin, il faut que ce soit clair. Il faut trouver comment laisser tomber ce qu'il y a derrière. Il faut se demander ce qu'on peut faire pour augmenter le feeling? Il y a plein de petits éléments avec lesquels on peut jouer. Il faut donner l'envie de sauter dedans l'assiette». Vertical, horizontal. Par en avant, par en arrière.

Bernard est le photographe officiel du Canard Goulu, une ferme artisanale qui élève l'animal à Saint-Apollinaire, qui le cuisine sur l'avenue Maguire. Le chef Martin Guillemette a le sens du joli. «Martin est un styliste», confirme le photographe épicurien, qui croque parfois ses modèles dans le sens propre du terme.

Le food porn peut être excellent quand on est au régime. On peut se gaver sans prendre une seule calorie. Qui sait? Peut-être l'estomac se met-il même en mode digestion quand le cerveau s'emballe pour un gros steak, même s'il est sur du papier glacé? À moins que ça ne provoque l'effet inverse, en réveillant la faim...

Bernard va plus loin. Pour lui, «le food porn, ça permet aux gens de se déculpabiliser. Comme ils cuisinent moins, ils regardent. Ça les contente. Ils se disent que ça aurait pu être bon, mais qu'ils n'ont malheureusement pas le temps». Ils se disent peut-être la même chose pour le sexe.

Et c'est pas mal moins gênant de lire À la di Stasio que le dernier Playgirl.

Faute de faire valser les chaudrons, l'engouement pour les photos de bouffe a créé son lot d'exhibitionnistes, des quidams qui immortalisent le repas qu'ils s'apprêtent à dévorer. Et qui balancent ça sur Facebook et Twitter. Jamais autant d'assiettes n'auront été photographiées. Plus de la moitié des gens qui ont un téléphone intelligent le font au moins une fois par mois.

De la porno amateur, rien de moins.

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