Le chemin de croix de Mgr Ouellet à Québec

Le cardinal Marc Ouellet lors de sa dernière... (Photothèque Le Soleil Laetitia Deconinck)

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Le cardinal Marc Ouellet lors de sa dernière messe officielle à Québec en août 2010.

Photothèque Le Soleil Laetitia Deconinck

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(Québec) Il était arrivé à Québec depuis peu. Avait connu ce couple de Lévis lors d'une tournée des paroisses et s'était invité le jour même à souper à la maison pour parler de famille et de préparation au mariage.

Sur la table ce soir-là, une recette beauceronne de poulet au sirop d'érable. Le cardinal Ouellet en a redemandé. Il a d'ailleurs tout mangé en double, se souvient André Belzile.

La demande est venue plus tard au salon, improvisée et visiblement inspirée par les conversations du moment.

«J'aurais le goût de vous demander quelque chose», se risque Mgr Ouellet.

Accepterait-il, avec sa femme Guylaine Morin, de siéger à Rome au Conseil pontifical pour la famille.

C'est la plus haute fonction laïque de la Curie romaine, explique le visiteur. Un cercle de réflexion restreint d'une vingtaine de couples à travers le monde.

Le couple donnera sa réponse quelques jours plus tard, mais ce soir-là, M. Belzile a d'autres préoccupations.

Formé en théologie, en counseling pastoral et en psychologie, il songe aux victimes qui ont raconté sur son fauteuil avoir été victimes d'abus par des prêtres et ignorés par le diocèse.

M. Belzile a cru reconnaître devant lui un «homme droit». Il lui rapporte ces témoignages et l'interpelle.

«Je l'ai vu blêmir un peu», se souvient-il. M. Belzile comprend alors qu'il y a des choses dont le cardinal Ouellet n'était pas au courant.

On est alors en 2004. Ce n'est que quelques années plus tard, Mgr Ouellet reviendra sur le sujet. Sa demande de pardon pour les agressions sexuelles par des prêtres et des religieux aura beaucoup de retentissement et sera retenue comme un des moments forts de son passage à Québec.

Mgr Ouellet restera jusqu'à son départ un proche du couple Belzile-Morin, chez qui il est retourné souper quelques fois par année et avec qui il a partagé des états d'âme.

Un jour, il entre, enlève ses souliers et pose ses pieds sur le pouf. «J'ai eu une dure journée avec mes prêtres.»

Un autre jour, il raconte s'être fait «ramasser lors d'un souper la veille». André Belzile ne le ménage pas: «Ça vous ferait du bien un petit cours de psychologie 101», lui lance-t-il.

En privé, Mgr Ouellet est un homme affable, souriant, chaleureux et plein d'humour, décrit-il.

«Mais il n'avait pas le tour de dire ses affaires», croit le thérapeute. «Il voyait le but à atteindre, mais manquait de finesse pour amener les gens dans sa voie.»

«Il avait une droiture, mais n'a pas réussi à la partager... Pour amener les gens à changer, il faut leur en transmettre le goût; pas leur taper dessus.»

***

Marc Ouellet débarque à Québec au début 2003. Il a passé la majorité des 30 années précédentes hors du Québec, en Amérique du Sud, à Rome et dans l'Ouest canadien.

Originaire de La Motte en Abitibi, il n'a pas de racines à Québec, contrairement aux évêques qui l'ont précédé.

Il n'a jamais non plus été évêque auxiliaire. «Il n'avait pas appris à être évêque», analyse Gilles Routhier, doyen de la Faculté de théologie de l'Université Laval.

Ces trois facteurs vont être déterminants pour la suite des choses. Il arrive avec «plusieurs prises contre lui», constate M. Routhier.

«Encore un romain qui va venir nous dire quoi faire», a entendu André Belzile.

Sa méconnaissance de la société de Québec aura pour conséquence de provoquer ou amplifier des querelles.

«Quand on connaît un milieu, on sait mieux comment le prendre; on sait sur quoi insister; sur quoi ne pas gratter le bobo», analyse le doyen.

Les trois prédécesseurs de Mgr Ouellet à Québec, Maurice Roy, Louis-Albert Vachon et Maurice Couture, étaient des progressistes sensibles aux causes sociales et aux nouvelles valeurs.

Mgr Ouellet était «conservateur» et de «droite», perçoit le père René Latourelle, 94 ans, un jésuite proche de Jean-Paul II, décoré de l'Ordre du Québec et de l'Ordre Canada.

Le père Latourelle, qui fut doyen de la Faculté de théologie de l'Université grégorienne de Rome, a présidé le jury lors de la soutenance de thèse de Marc Ouellet.

Il n'a aucun souvenir du contenu, sinon que cette thèse était «excellente» et que Marc Ouellet avait obtenu la note maximale de 10 sur 10. Il ne l'a plus revu ensuite.

Ce qu'il sait de Mgr Ouellet, il le tient des médias et du «ouï-dire». Assez pour savoir qu'à Québec, «il n'a pas réussi avec ses prêtres ni avec le public».

Le père Latourelle croit que l'Église a aujourd'hui besoin d'un «pape très ouvert». «Il faut un homme à l'écoute.» Mgr Ouellet est «moins à l'écoute qu'on l'aimerait».

Les perceptions peuvent être trompeuses. Parfois contradictoires.

C'est justement la grande «capacité d'écoute» du cardinal Ouellet qui a d'abord frappé Jasmin Lemieux-Lefebvre, directeur des communications au diocèse de Québec.

Il a eu Mgr Ouellet pour «patron» d'octobre 2009 jusqu'à son départ l'été suivant. Il a connu un homme plus «nuancé» que l'image publique qu'il projetait.

«Il ne recherchait pas la confrontation... Ça le peinait d'être interprété comme directif alors qu'il faisait des propositions.»

Un témoignage qui tranche avec les perceptions d'un homme froid, intransigeant et insensible aux valeurs des autres.

Mgr Ouellet tenait à ce que chacun de ses textes soit relu aussi par des femmes, rapporte M. Lemieux-Lefebvre. Il a senti que, dans tous ses discours, il y avait «un moment avec des trémolos».

En public, Mgr Ouellet préférait lire ses textes plutôt qu'improviser, de crainte de se laisser emporter par l'émotion, explique André Belzile.

«Il a beaucoup appris à Québec», croit son ancien directeur des communications. Il n'était «pas une personne figée».

«Il y a des choses qu'il referait autrement.» S'il devient pape, il ne sera «pas pareil à ce qu'il a été à Québec».

***

Un conservateur aux idées fortes et de droite aurait normalement dû avoir beaucoup de succès à Québec.

Plusieurs se sont d'ailleurs reconnus en lui. Enfin, un évêque qui n'a pas peur de s'affirmer, qui ne craint pas la controverse et ne s'agenouille pas devant les pouvoirs publics.

Pour une majorité, y compris les prêtres et les autres évêques du Québec, le décalage était trop grand. «Le clergé ne se sentait pas apprécié ni aimé», a constaté Gilles Routhier, de l'Université Laval.

Les évêques ne l'ont jamais élu à la présidence ou la vice-présidence de leur association, rompant avec une tradition pour un évêque de Québec.

Les réactions, parfois violentes, de fidèles et de lecteurs de journaux ont montré combien ses prises de position dérangeaient. Le Soleil en sait quelque chose, Mgr Ouellet y ayant tenu chronique un moment.

Sous sa gouverne, le nombre d'adjurations, l'abandon formel du lien avec la religion catholique, fut en hausse.

Sa traversée de Québec fut un long chemin de croix: opposition à l'avortement même en cas de viol; opposition à la décriminalisation de l'euthanasie; opposition aux cours d'éthique et de culture religieuse à l'école et aux classes le dimanche; abandon des cérémonies d'absolution collectives pour revenir aux confessions individuelles; bataille pour dépouiller le Collège François-de-Laval de son nom de Petit Séminaire; appui tacite à la guerre en Afghanistan; opposition au mariage de conjoints de même sexe; timidité sur la place des femmes dans l'Église, etc.

Même sa demande publique de pardon pour les erreurs de l'Église a fini par se retourner contre lui. Pourquoi s'être limité aux erreurs d'avant 1960? Et pour ne pas avoir consulté et informé ses pairs avant de prendre la parole?

Ces controverses auront souvent empêché de voir ou de retenir ses réussites.

Le Congrès eucharistique de 2008, réussi malgré l'absence du pape.

Son engagement auprès des nouveaux arrivants à Québec, notamment à travers une fondation qui porte son nom et qui a survécu à son départ.

***

J'ai réécouté la conférence de presse du 30 juin 2010 où Mgr Ouellet a commenté son départ pour Rome après sept ans et demi à Québec (voir http://goo.gl/Nfb5X).

J'en ai retenu trois réponses à des questions de journalistes.

Ses meilleurs et pires souvenirs à Québec? Après une longue réponse, une autocritique : «J'ai essayé de donner un certain exemple. Je n'ai pas été parfait. J'espère que d'autres suivront.»

Quelles qualités faudra-t-il à votre successeur? Sa réponse a provoqué l'hilarité : «Avoir la foi.»

Petit, aviez-vous rêvé d'un poste important à Rome; qui sait, devenir pape?

«Ce n'était pas mon rêve. Mon rêve quand j'étais petit était d'être un missionnaire.»

Un long silence suivra. Mgr Ouellet lutte pour retenir ses émotions. «Je ne pense pas que je vais devenir le pape un jour», ajoutera-t-il.

Un an plus tard, jour pour jour, devant des journalistes de Québec rencontrés à Rome, il fera cette confession avec un brin d'humour.

Devenir pape? «Ce serait un cauchemar... C'est une très grosse responsabilité. Personne ne fait campagne pour ça.»

On aura noté qu'il a dit cauchemar. Pas enfer.

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