Il fait froid à glace fendre

Le capitaine Michel Parent et le lieutenant Jean-Yves... (Le Soleil, Erick Labbé)

Agrandir

Le capitaine Michel Parent et le lieutenant Jean-Yves Bégin, qui conduisent le traversier depuis cinq ans entre Québec et Lévis, font 15 fois l'aller-retour par jour, sans jamais vraiment revenir sur leurs pas.

Le Soleil, Erick Labbé

Partager

Sur le même thème

Mylène Moisan

(Québec) La brume venait d'en bas. Du fleuve essoufflé par le froid, avec ses narines taillées dans la glace. Les marins appellent ça de la fumée de mer, une expression aussi belle que le paysage qu'elle contient.

J'ai passé la matinée de mardi à labourer le fleuve au travers du courant avec le capitaine Michel Parent et le lieutenant Jean-Yves Bégin. Deux louveteaux de mer, qui conduisent le traversier depuis cinq ans, toujours entre Québec et Lévis. Ils font 15 fois l'aller-retour par jour, sans jamais vraiment revenir sur leurs pas.

«On dépend de la température, des marées et des vents, m'explique Jean-Yves. En hiver, chaque traversée est différente. Mardi, on ne voyait pas l'eau. [...] Dans les glaces, c'est un des endroits les plus difficiles à naviguer dans le monde. Il y a eu un congrès international il y a quelques années, des capitaines de partout dans le monde sont venus à bord voir ce qu'on faisait, ils n'en revenaient pas.»

On est tellement habitués de voir les deux bateaux bleus et blancs chevaucher le fleuve qu'on ne prend pas la mesure du combat quotidien qui se livre chaque jour entre les deux rives, de cette valse continue sur le montant et le descendant des marées. Le plus compliqué, c'est à la moitié du descendant. Michel est passé dedans à l'aube mardi. «Quand la marée monte, les glaces s'agglutinent vers les ponts. Quand la marée descend, le bouchon descend. C'est très compact.»

Je savais qu'il y a des bouchons sur les ponts, pas dessous.

Mais il y a pire que le bouchon de glace. Il y a les canots. Pour le capitaine et son lieutenant, c'est la bête noire. C'est la peur constante d'en couler un dans son angle mort. Quand un officier manoeuvre, l'autre scrute l'horizon. Jean-Yves n'aime pas les canots à glace. «Ils nous donnent du trouble. La moitié ne se rapporte pas à Trafic Québec. Ils traversent dans le brouillard, dans la fumée de mer, de soir, de nuit. Ils sont durs à voir et ils ne sont pas sur les radars.»

L'été, ce sont les voiliers qui font sacrer les officiers. Ceux qui se croient sur une calme baie des Caraïbes, qui n'ont pas conscience du danger. Le Saint-Laurent, entre Québec et Lévis, n'est pas un long fleuve tranquille. C'est un petit fleuve nerveux dont les courants se tordent entre les marées. C'est une veine d'eau avec un sale caractère, surtout quand le vent vient s'en mêler.

En hiver, pas besoin de girouette, la fumée de la White Birch donne le sens et la force du vent. Quand le nordet se lève, les glaces s'agglutinent à Québec. Quand ça souffle de l'ouest, ça motonne à Lévis. La glace monte en murs, parfois infranchissables. Dans ce combat à l'issue toujours incertaine, le bateau ne gagne pas toujours. Quand il perd, les passagers doivent prendre leur mal en patience.

Michel se rappelle une année où le bateau a été pris pendant la parade du Carnaval. «Le monde arrivait avec leur caisse de 24 pour aller à la parade. On a été pris jusqu'à dix heures et demie. Les gens ne voulaient plus débarquer.» Le party était pris. Quand ça retarde à l'heure de pointe le matin, c'est une autre histoire.

Ça arrive de moins en moins souvent. «C'est arrivé une fois l'année passée et c'était moi qui étais là. On a dérivé et on est restés embaturés deux heures passé les silos de la Bunge». Il a fallu l'intervention du Des Groseillers de la Garde côtière, qui a ouvert le chemin à reculons, ramenant le traversier en face à face. «Avant, ça arrivait trois fois par semaine et les médias n'en faisaient pas tout un plat.»

Des histoires, il y a encore. Moins qu'avant. «Quand il n'y avait pas de chauffage dans la timonerie, les capitaines prenaient du gin et de l'eau chaude pour se réchauffer. Il paraît que, des fois, il n'y avait pas beaucoup d'eau!» raconte Jean-Yves. Et pour le cliché de la maîtresse dans chaque port, «ça fait pas mal de quickies!» rigole Michel.

Pendant qu'on jase dans la timonerie, en buvant un bon café, les matelots se les gèlent sur le pont. Il fait froid à glace fendre. Jean-Yves et Michel en savent quelque chose, ils en ont lancé, des amarres glacées avant de prendre la roue. Depuis cinq ans, les matelots peuvent devenir officiers, nos deux hommes sont de la première cohorte. «Disons que des journées comme aujourd'hui, on ne les écoeure pas trop.»

Un peu, quand même.

Partager

lapresse.ca vous suggère

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer