Dors, belle Brigitte, dors

Brigitte Savard est maintenant fière d'elle. Ses voix... (Le Soleil, Yan Doublet)

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Brigitte Savard est maintenant fière d'elle. Ses voix aussi...

Le Soleil, Yan Doublet

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(Québec) Quand son fils l'a retrouvée pendue dans la grange, Brigitte Savard avait tout liquidé, tout donné. Son corps a survécu, pas sa tête. Elle a dû réapprendre à vivre comme d'autres réapprennent à marcher. Minute par minute. Et elle a dû apprendre à vivre avec les voix dans sa tête.

Jusqu'à 30 ans, Brigitte était une fille normale, pour ce que ça veut dire. Elle finissait son secondaire aux adultes, travaillait au défunt bar La Dérive à Sainte-Marie de Beauce, avait un chum pas gentil, un fils de 11 ans, une fille de 5 ans. C'était en 2000. Un soir d'automne, elle a fait un accident dans le parc des Laurentides. Son ami conduisait, s'est endormi au volant. Ils ont fait un tonneau, sa tête a «revolé» dans le pare-brise.

Elle venait de se détacher pour enlever ses souliers.

Pas longtemps après, elle est allée s'installer chez sa soeur à Sainte-Rose-du-Nord pour fuir son chum, plus gentil du tout. «C'était un homme violent.» Elle étudiait à Chicoutimi pour finir par finir son secondaire, se tapait 45 minutes de route matin et soir. Plus ça allait, moins elle étudiait. «Je me suis mise à boire, à me droguer, du matin au soir.» Elle fumait un joint après l'autre, pouvait engloutir 20 onces de Chemineaud par jour.

Un jour de 2003, son frère lui a envoyé une photo sur laquelle il pensait y avoir reconnu sa nièce. Il voulait que Brigitte soit au courant. «Il avait trouvé ça sur Internet. C'était une petite fille qui se faisait pénétrer par un vieux bonhomme. Ça ressemblait à ma fille. Elle avait les mains devant la face, mais c'était les mêmes cheveux, le même corps. J'ai manqué mourir quand j'ai vu ça.»

Elle a demandé à sa fille, qui lui a dit que ce n'était jamais arrivé, qu'elle n'avait pas de souvenir de ça. Brigitte a encore un doute. Elle se dit que sa petite a peut-être rayé ça de sa mémoire.

La photo a fait basculer Brigitte, qui ne tenait qu'à un fil. Après ça, elle est allée au-dessus du garage de son copain de l'époque, a pris des fils électriques, les a entourés autour de son cou avant de se jeter dans le vide. Elle en voulait à son père. «Il était proche de ma soeur, pas de moi.» Elle voulait en finir.

Son fils l'a trouvée aux trois quarts morte. «J'avais de la bave qui me coulait de la bouche.» Elle n'avait pas pensé à qui allait la trouver, s'était dit que personne ne s'inquiéterait assez pour ça.

«Quand tu reviens, tu repars de rien.» De moins que rien, en fait. Quand elle est sortie de l'hôpital après trois jours, elle s'est mise à entendre des voix. Des voix d'une dizaine d'hommes. «Au début, ils me disaient des niaiseries, c'était vraiment vulgaire au boutte. Ils me disaient : "Écris ce que je te dis." J'ai écrit, écrit, écrit. C'était comme des conversations.»

Elle a tout posté à une adresse trouvée dans les petites annonces du Journal de Québec. «Ça disait homme millionnaire et violent. Je lui ai tout envoyé, ça te donne une idée de comment j'étais mêlée!»

Elle a perdu ses enfants. «Ma fille est allée chez son père, mon fils en famille d'accueil.» Elle est revenue à Québec, a eu un appartement pas longtemps, s'est retrouvée dans la rue. «Les voix me niaisaient, j'étais comme un pantin. Ils me disaient : "Habille-toi comme ça, marche 10 pas par ici, 10 pas de l'autre bord", me disaient d'aller à des places. Ils disaient que si je parlais à ma mère ou à mon père, ils allaient les tuer.» Elle obéissait au doigt et à l'oeil. Elle était morte de peur.

Les voix ne s'arrêtaient jamais. «C'était sans arrêt. Je les entendais toujours, ils étaient une dizaine. Je me suis mise à leur parler, à les engueuler, c'était pire. Ils me faisaient lever la nuit pour que j'aille les rencontrer à une place. J'arrivais là et il n'y avait personne.» Elle ne dormait jamais vraiment. Une fois, elle s'est présentée à l'hôpital pour qu'un médecin examine ses oreilles. «J'étais convaincue qu'il y avait un micro.» Elle a aussi porté plainte à la police.

Elle a enduré ça pendant cinq ans, jusqu'en 2008. Tout ce temps-là, elle errait dans la ville avec ses voix qui la faisaient marcher. Elle ne dormait jamais à la même place, dans des stationnements, à droite et à gauche. «C'est vraiment accaparant, ça a l'air de rien...» Non, ça n'a pas l'air de rien.

Un jour, elle en a eu assez. «Je me suis présentée de mon gré à l'hôpital, j'ai tout raconté. Je suis restée là deux mois.» Le diagnostic est tombé : schizophrénie et dépression sévère. Elle a pris des médicaments, beaucoup au début, puis les doses se sont stabilisées. Sa santé mentale aussi.

Après l'hôpital, elle a pris le chemin de la Maisonnée, une place pour les gens comme elle, qui ont complètement décroché de la société. «Ils t'aident à reprendre une routine, à te lever le matin, à rentrer dans la société.» Elle est restée là un an. En sortant, elle a eu un logement supervisé, puis a habité un bout de temps chez son frère, savonnier, qu'elle aidait à faire des savons. «Mon frère m'a beaucoup aidée.»

Mais il y avait toujours les voix, qui se payaient sa tête. «Si on s'était parlé à ce moment-là, ils auraient pu me dire de te tuer, d'aller dans la cuisine, de prendre un couteau. Il aurait fallu que je te dise de m'attendre deux minutes, j'aurais été à la salle de bain pour leur parler, pour leur dire de le faire eux-mêmes.»

Heureusement pour moi, Brigitte est passée par Le Pavois, un organisme qui organise des groupes d'entendeurs de voix. «Ça m'a sauvé la vie. Quand t'arrives là, tu te rends compte que tu n'es pas toute seule. Tu peux parler de ça ouvertement, on échange des trucs, on s'entraide. Personne ne te juge.»

Brigitte n'a plus besoin du Pavois aujourd'hui. Elle a un appartement dans Saint-Sauveur depuis un peu plus d'un an, un travail qu'elle aime comme préposée aux bénéficiaires, quelques amies. Ses enfants, à 18 et 24 ans, ont retrouvé leur mère. Brigitte est heureuse. «J'ai un toit, mon lit, mes couvertes chaudes. J'ai chaud le soir quand je me couche.» Elle dort beaucoup. «J'ai tellement pas dormi.»

Brigitte est fière d'elle, ses voix aussi. Il en reste trois, qu'elle entend tous les jours. Mais ça ne la dérange plus. «Quand ils me parlent maintenant, c'est positif. Ils sont fiers de moi. Ils me disent : "On ne pensait pas que tu allais te rendre là." Si jamais il y en a une qui me parle de travers, une autre le corrige. Et si quelqu'un me fait de la peine, ils me disent : "Fais-toi z'en pas, on va s'arranger avec."»

Brigitte sait que ses voix, c'est elle. «C'est comme des amis. Des fois, quand j'écoute la télé, ils me disent : "T'aurais pas le goût de manger quelque chose?" Dans le fond, c'est moi qui me parle.»

On le fait tous.

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