Pour en finir avec la culpabilité

Stéphanie de Courval a créé un groupe de... (Le Soleil, Yan Doublet)

Agrandir

Stéphanie de Courval a créé un groupe de mères sur Facebook, qu'elle a simplement baptisé «J'ai besoin d'un truc».

Le Soleil, Yan Doublet

Partager

Mylène Moisan

(Québec) Stéphanie de Courval a un petit bonhomme de deux ans, qu'elle adore, même s'il lui en a fait voir de toutes les couleurs. Quand il s'est mis à pleurer sans arrêt, à deux mois et demi, elle a failli disjoncter. Mais, surtout, elle n'arrêtait pas de se demander : «qu'est-ce que je fais de pas correct?»

Elle a couru les hôpitaux pour trouver ce qui clochait avec son Victor, «qui hurlait de trois heures du matin à minuit». Comme personne ne trouvait le bobo, Stéphanie remettait en question sa capacité d'être une bonne mère. Puis, elle a soupçonné une intolérance à la protéine bovine, s'est astreinte à un régime presque inhumain pour éliminer toutes traces de son lait.

Enceinte, elle avait suivi les cours prénataux, un cours d'allaitement, lu un livre sur le b-a ba de la maternité, dévoré d'une couverture à l'autre le Mieux vivre avec son enfant, le mode d'emploi du ministère de la Famille qu'on remet à toutes les futures mamans. Elle avait la tête bourrée de recommandations pour que bébé soit élevé selon les plus récentes théories. La recette pour être une mère parfaite.

Ça ne s'est pas passé comme ça.

Elle a failli péter les plombs. «J'ai appelé une amie, un jour vers 14h. Je lui ai dit : "Viens-t-en, je ne sais plus quoi faire, je vais le pitcher dans le banc de neige". Mon amie a pris le petit dans ses bras et il s'est calmé tout de suite. Moi, j'avais trop de fatigue.» Elle est sortie aussi deux ou trois fois sur le balcon pendant que bébé hurlait dans sa couchette. «Quand tu fais ça, il y a toujours un sentiment de culpabilité, tu te dis toujours que tu n'es pas capable de t'occuper de ton bébé.»

Rien ne fonctionnait. Jusqu'à ce que, un mois et demi plus tard, un médecin consente à donner un lait spécial - et payé - au petit monstre, qui est redevenu subito le petit agneau qu'il était au tout début. Victor était effectivement intolérant à la protéine bovine, en plus d'avoir une malformation aux reins.

Le bébé est revenu à la normale, pas Stéphanie. Elle était tellement fatiguée. Et son chum ne savait plus trop quoi faire. «Dans la période où Victor pleurait tout le temps, il travaillait beaucoup, il avait beaucoup de contrats. Il arrivait à la maison, n'arrivait pas à se reposer. Il passait plus de temps devant sa télé et son ordi. J'étais devenue une mégère, je voulais qu'il fasse les choses comme moi, je les faisais. J'avais toujours l'impression qu'il défaisait ce que je faisais.»

Trop fatiguée, elle ne produisait pas assez de lait. Qu'à cela ne tienne, on lui a recommandé de s'en «tirer» toutes les heures. Toutes les heures. Quelqu'un dans le réseau de la santé a dit à une mère trop fatiguée pour produire du lait de se traire toutes les heures. «Quand le cadran sonnait pendant la nuit, mon chum voulait le tirer par la fenêtre», raconte Stéphanie, qui suivait les consignes à la lettre.

Et toujours, ce sentiment de ne pas être à la hauteur, de ne pas faire les choses comme il faut. «Quand j'étais enceinte, je me faisais des images de ce que j'imaginais être la maternité. Des images de douceur d'être une mère, de voir le bonheur dans les yeux de son enfant. Victor, lui, n'aimait pas se faire bercer, il ne voulait pas que je sois là quand il s'endormait. Il m'a donné son premier bec à un an et demi. Je me disais que je ne devais pas être assez douce.» La culpabilité, encore.

Serveuse au Sacrilège sur la rue Saint-Jean, elle n'avait pas beaucoup d'exemples de mères autour d'elle. Elle avait une amie, qu'elle appelait à tout bout de champ pour lui poser mille et une questions. «C'était l'hiver, je me sentais isolée, tout me semblait difficile. J'appelais ma grande chum, des fois jusqu'à quatre, cinq fois par jour. Je me suis dit qu'elle devait commencer à être tannée!»

Puis, elle a eu une idée.

Il y a un an et demi, elle a créé un groupe de mères sur Facebook, qu'elle a simplement baptisé «J'ai besoin d'un truc». Un groupe réservé exclusivement aux filles qui se sentent un peu gougounes quand leur bébé a le hoquet. En jouant de ses contacts Facebook, elle a réuni mille mamans, qui posent et répondent ensemble à leurs questions.

Plus que les bibles sur l'art d'élever son enfant, ça l'a réconciliée avec ses limites et ses questions. «Je me suis sentie normale. La première année avec mon fils, je me suis sentie incompétente. En lisant les échanges entre les mères, je me suis dit : "Je suis normale". Avec tout ce qui se dit sur la maternité, on vise la perfection, mais c'est impossible. Le groupe, ça permet de réaliser que, oui, je peux faire autrement. Plus t'as d'avis, plus t'as d'outils.»

Il y a quand même eu quelques mamans parfaites qui ont voulu imposer leur vérité infuse. «C'est déjà arrivé qu'une fille menace d'appeler la DPJ. Dans ce temps-là, j'interviens pour que les échanges restent respectueux.» Elle a d'ailleurs pensé mettre un terme à l'aventure, maintenant qu'elle a le tour avec son Victor. «Il y a des filles qui me disent qu'elles en ont besoin. Je le garde ouvert pour elles.»

Au fil des mois, Stéphanie remarque que ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent : «les méthodes de dodo, la suce ou le pouce, l'alimentation, l'introduction des aliments, l'allaitement». Il y a de tout. Lundi, une mère voulait savoir où acheter des pantoufles Flash McQueen. Dimanche, une autre voulait savoir quand commencer à utiliser le séchoir à cheveux. Ou à quel âge mettre un oreiller dans le lit.

Il y a une dizaine de publications par jour, sans compter tous les commentaires qu'ils génèrent. Autant de mères qui se sentent un peu moins gougounes. C'est frappant le nombre de questions que les filles se posent, sur tout et sur rien. Ça part d'une bonne intention, la volonté de bien faire.

Ça suinte aussi l'angoisse de ne pas être à la hauteur, avec tous les modes d'emploi qui viennent avec un enfant. Ça transpire aussi de l'insécurité, de la peur des mères de se fier à leur gros bon sens. Si, comme Stéphanie, elles peuvent arrêter de se sentir coupables et incompétentes, c'est au moins ça.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer