Bye bye boss!

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(Québec) Décembre 2010. Gilles Maheux est entré dans le bureau de son patron, s'est assis. Il lui a annoncé qu'il quittait son emploi. Pas pour une autre job, pas pour faire le tour du monde en voilier. Pour construire une ville miniature avec des millions de blocs.

On imagine l'air ahuri du patron devant son directeur des opérations qui lui annonce le plus sérieusement du monde qu'il largue son gros salaire pour aller jouer aux LEGO. «Gilles, c'est des blocs...» a bredouillé l'incrédule boss. Gilles était intraitable, il allait suivre son instinct, coûte que coûte.

Il avait quand même pris trois mois de congé pour tester son instinct. Il s'était organisé une première exposition à Place Québec, avait négocié un prix de gros avec Mega Bloks, qui fait l'équivalent québécois des blocs LEGO. Ça tombait bien, Gilles «voulait faire un projet 100 % québécois». Amoureux de la capitale, il a spontanément reproduit ses plus célèbres édifices, au détail près.

«Mon trip devait durer trois mois, raconte l'architecte de l'infiniment petit. Il est venu plus de monde que prévu, des gens se sont joints à moi, ma soeur a embarqué. Tout le monde sentait qu'il se passait quelque chose de spécial. C'est venu comme un flash, j'ai eu le goût de faire rêver, de faire plaisir aux gens, à mon fils, de partager mon amour de l'architecture.» Il savait à ce moment-là qu'il ne retournerait pas au bureau.

Il avait pilé 20 000 $, est allé à la banque demander une marge de crédit de 35 000 $. On imagine là aussi l'air ahuri du conseiller aux prêts devant un hurluberlu qui veut financer l'achat de millions de blocs de plastique. «Il a trouvé ça farfelu, mais il me connaissait et il savait que je mène toujours à terme les projets que j'entreprends. Il trouvait ça fou, mais il a donné son ok!»

Sa blonde aussi a trouvé ça un peu fou, mais elle a l'habitude. «Ça fait 22 ans qu'elle me voit prendre des risques!» Elle a même accepté de sacrifier le budget voyage pour que son chum achète plus de blocs. Au rayon des preuves d'amour, celle-là est dure à battre. Ils n'ont pas voyagé depuis.

Le plus drôle là-dedans, c'est que Gilles n'a pas joué aux blocs quand il était petit. «On était pauvres. Les gens vivaient juste pour exister, moi, je me disais qu'on pouvait vivre pour faire de belles choses.» Il est né dans «la paroisse» Saint-Jean-Baptiste. De la fenêtre de sa chambre, il a vu la haute ville prendre forme. Il a vu les pics des démolisseurs, puis les édifices pousser l'un après l'autre.

Il n'avait pas de blocs, pas grave. Il prenait des boîtes de carton pour reproduire la ville dans le salon. Sa mère ne pouvait plus voir la télé.

Il n'a jamais fait d'études, a toujours appris sur le tas. Il n'y a pas de recette magique, il faut trimer dur. «J'ai toujours eu ce que je voulais avoir parce que j'ai travaillé pour l'avoir. Pour réussir, il faut du coeur et de la patience.» Ça vaut pour mener un chantier ou pour bâtir le Taj Mahal en blocs.

Quand il a eu son fils, il lui a donné pour ses six ans un petit truc à construire en LEGO. C'était il y a 12 ans. Gilles et Steven se sont assis ensemble, ont assemblé la chose. Papa a remis ça, au plus grand plaisir de fiston. Et au plus grand plaisir encore de papa. Le passe-temps est devenu passion, puis boulot à temps plein.

Gilles fait trois fois moins d'argent que lorsqu'il travaillait dans la construction, roule sur une marge de crédit, renflouée en partie par les 5 $ qu'il demande aux gens pour voir ses créatures. Il ne regrette rien. «Je m'attendais à payer, à perdre de l'argent. Il n'y a pas de prix pour réaliser un rêve. Et pour faire rêver les gens.»

Mais il y en a un pour Hydro, l'hypothèque et l'épicerie.

Ça fait deux ans qu'il fait des expositions itinérantes avec ses constructions, qu'il doit déplacer d'un centre commercial à l'autre, faute d'avoir un domicile fixe. Avec cinq millions de blocs, ça commence à faire beaucoup à déménager. Il est d'ailleurs aux Galeries Charlesbourg pour les deux prochaines fins de semaine, dans un trop petit local à côté du Reitmans.

Son nouveau but dans la vie, c'est que sa ville devienne une attraction permanente à Québec, comme l'est la quinzaine de LEGOLAND sur trois continents, qui attirent chaque année des dizaines de milliers de visiteurs. C'est très fort en Europe, en Asie aussi. D'ailleurs, 80 % des gens qui viennent visiter la Ludovica de Gilles sont des touristes. «Ils n'en reviennent pas de voir ça.»

Ici, Gilles passe souvent pour une tête de champion à un dîner de cons. Au début, «je me sentais comme un cheval, je me mettais des oeillères en sachant que le négatif arriverait de tous les côtés et je regardais en avant». Plus le temps passe, plus il fait parler de lui en bien. Il accordera bientôt une entrevue pour une revue britannique, il a fait parler de lui aux États-Unis et dans l'ouest du pays.

À Québec plus qu'ailleurs, il est vu comme un pauvre loustic. Il a été grassement payé pour exposer trois mois à Place Versailles à Montréal, où 35 000 personnes ont vu ses impressionnantes constructions, les seules au monde à être illuminées. Il a d'ailleurs au moins une offre sérieuse pour déménager ses pénates à l'autre bout de la 20. «Mais ce n'est pas ça que je veux, je veux rester à Québec.»

Personne de la Ville n'a daigné venir voir ce qu'il fait. Gilles ne rate pas une occasion de les inviter. Il a même construit le nouveau colisée en miniature pour appâter le maire Labeaume. En vain. «C'est son genre pourtant! Et je ne demande même pas de subvention.»

Comme l'ami Régis, Gilles veut «faire rêver les gens de Québec». Je gage un brun que ces deux gars-là sont faits pour s'entendre. À moins que le maire soit jaloux de la ville de Gilles...

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