La musique ou la mort

Ryswick Lalanne, 53 ans, Georges Muller Régis, 37... (Le Soleil, Yan Doublet)

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Ryswick Lalanne, 53 ans, Georges Muller Régis, 37 ans, Francky Joseph, 35 ans, Emmanuel Bonnet, 32 ans, et Jean-Marc Laguerre, 32 ans, cinq des huit membres du groupe haïtien Chay Nanm, qui ont subi beaucoup de torts dans leur pays à cause de leur musique et de leurs paroles qui dénoncent les inégalités. Aujourd'hui, ils sont installés dans Limoilou et attendent que le fédéral statue sur leur demande d'asile.

Le Soleil, Yan Doublet

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Mylène Moisan

(Québec) Ça pourrait être une belle histoire s'il n'y avait pas autant de cadavres dedans. Ça pourrait être une histoire de musique, c'en est une de peur au ventre. C'est l'histoire de huit Haïtiens qui ont laissé mères, femmes et enfants pour venir à Québec, où ils peuvent taper tranquilles sur leurs tam-tams.

Et où ils ne risquent pas de s'enfarger dans un macchabée.

Enfant de Port-au-Prince, Georges Muller Régis s'est fait un devoir de déranger le désordre établi quand il a créé Chay Nanm, un groupe de jazz vaudou. C'était en 2006, il avait 31 ans. Le jazz passe encore, le vaudou pas mal moins, les paroles engagées, pas du tout. Les régimes corrompus n'aiment pas les trompettes et les tambours qui claironnent tout haut ce qu'ils font tout bas. Ils n'aiment pas les gens comme Georges.

Georges le leur rend bien.

Quand lui et sa joyeuse bande faisaient des spectacles en Haïti, «ça finissait souvent en queue de poisson», raconte Georges. La foire pognait, la police débarquait dans le tas. Georges soupçonne les forces de l'ordre d'avoir semé la pagaille pour les faire taire. Ça se défend. La police s'en défend.

Le chanteur du groupe, Emmanuel Bonnet, sait bien que, «en dénonçant les inégalités, ça n'arrange pas les hommes politiques. Ça nous met dans des situations où on peut croiser la mort. On a été agressés à plusieurs reprises, on a subi beaucoup de choses à cause de notre musique. Le vaudou n'est pas accepté dans la société».

Le nouveau président Michel Martelly, artiste recyclé en politicien, ne leur donne pas de chance. Mai 2011, «Sweet Micky» a retiré en douce l'article 297 de la Constitution qui conférait une certaine reconnaissance au vaudou. En clair, la chasse aux sorciers est ouverte. Ou du moins tolérée.

Tout allait juste assez mal jusqu'en juin 2011, quand un oncle de Georges a été criblé de balles au volant de sa voiture. Yves Dorvil était professeur à l'Université d'État et directeur technique de l'Office national du cadastre. Une enquête a été ouverte, ça n'a évidemment rien donné. Même chose pour le meurtre, quelques semaines plus tôt, du président de la Banque Nationale de Crédit, Guiteau Toussaint. Les Haïtiens sont descendus dans la rue pour protester contre ces crimes impunis. En vain.

Georges, lui, a eu le délicat mandat de la famille de récupérer le corps de l'oncle. Et c'est là que les choses se compliquent. Le corps restait introuvable : pas à la morgue, pas à l'hôpital. Plus il fouillait, plus il recevait d'appels anonymes, des menaces de mort pour la plupart.

«Un jour, une voiture de police s'est arrêtée devant moi, il y avait un cadavre derrière. J'ai pris une moto et j'ai filé vers chez moi. Il était deux heures du matin. Quand j'étais rendu près de chez moi, cinq policiers ont mis une arme sur moi. J'ai répété fort ce qu'ils me disaient pour attirer l'attention, quatre ou cinq personnes se sont approchées. Ils m'ont demandé d'ouvrir ma valise, l'ont fouillée. Ils n'ont rien trouvé. En partant, un des policiers m'a dit : "On t'aura quand même."»

Il s'est rendu chez sa mère. «Il y avait un cadavre devant la porte.»

Deux mois après le meurtre de Dorvil, Georges et sa troupe étaient à la Baie de Beauport pour le festival Afrique en fête. Leur spectacle ne s'est pas terminé en queue de poisson. S'il y avait des policiers, je parie qu'ils tapaient du pied comme tout le monde au rythme du jazzievod, un style endiablé inventé par nos troubadours.

En août, ils ont emménagé à Limoilou, à un jet de pierre du Colisée. Le groupe est incomplet, une danseuse est restée à Port-au-Prince, une autre est morte dans le tremblement de terre il y a trois ans. Les huit gars ont fait des spectacles depuis qu'ils sont arrivés, des partys de Noël, un gig à la P'tite Grenouille. Quand ils jouent, ils font ça gratis. Quand on est demandeur d'asile, on n'a pas le droit de gagner sa vie. C'est le BS obligé.

Ça peut prendre deux ou trois ans avant que le fédéral tranche. Ils aimeraient avoir un permis de travail en attendant, ils ont fait la demande. Ils doivent prouver qu'ils ont besoin de travailler.

En Haïti, c'est un permis de vivre dont ils auraient besoin. Un permis de se promener l'esprit tranquille, sans toujours regarder par-dessus leur épaule. «La mort, c'est comme un oiseau dans l'air, elle est là, quelque part, illustre Georges. Quand tu veux te rendre à un endroit, tu ne sais jamais si tu pourras t'y rendre. Quand tu arrives, tu dis merci à Dieu.»

Aujourd'hui, pour se rendre à un endroit, ils ont juste besoin de s'habiller comme des oignons pour ne pas mourir de froid. Dieu n'y est pour rien, il en a plein les bottes avec Haïti. Il doit continuer à s'occuper des mères, des femmes et des enfants de ces huit gars qui ne demanderaient qu'à être fiers de vivre où ils sont nés, où les paysages de cartes postales sont totalement éclipsés par les scènes d'apocalypse.

George aimerait bien que son petit bonhomme de neuf mois ne suive pas ses traces, qu'il puisse grandir tranquille à Port-au-Prince et y mourir peinard. Il peut bien rêver.

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