2182, rue des Claques su'a gueule

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Mylène Moisan

(Québec) Marie-Ève Poulin et Mathieu Rouleau avaient une jolie maison dans Sainte-Foy, un mignon petit bonhomme de deux ans. Ils menaient une belle vie, en apparence du moins. Ils n'habitent plus ensemble. Elle vit avec son fils dans un quatre et demi de Charny. Lui, en prison pour les quatre prochaines années.

Ils se sont rencontrés à la fin de l'été 1998 dans un bar de Saint-Georges de Beauce. Un violent coup de foudre. «C'était hot. C'était un beau gars, de bonne famille, élevé à Westmount. Il disait que j'étais comme une star de cinéma», raconte Marie-Ève. Il lui a aussi dit qu'il sortait de thérapie, qu'il venait d'arrêter de consommer. Elle ne s'est pas arrêtée à ça.

Mai 1999. Mathieu a emménagé avec sa starlette à Ottawa, où elle faisait son stage de maîtrise en analyse des politiques. Un mois de bonheur, puis bang! «J'ai reçu un coup de poing, j'ai perdu connaissance. C'est arrivé tellement vite que je pensais que c'était un accident.» Ce n'était pas un accident, mais un avant-goût des 10 prochaines années. La première scène d'un mauvais film d'horreur.

Ils se sont acheté une maison à Sainte-Foy, dans une rue tranquille, menant une vie qui avait l'air de l'être. Elle a appris à composer avec les insultes et les coups. Elle a enduré, enduré, enduré encore. Pourquoi n'a-t-elle pas sacré son camp? «Je suis restée par culpabilité. Je me disais : si je m'en vais, dans quel état est-ce que je vais le retrouver?»

Ils ont voulu un enfant ensemble, Mathieu promettait de changer. Encore. Cette fois-là allait être la bonne. «J'ai été battue pendant ma grossesse. J'ai fait une chambre de bébé chez mes parents, au cas où.» Elle a servi souvent. Chaque fois, Marie-Ève devait inventer une histoire, ses parents ne savaient pas ce qui se passait.

En fait, personne ne savait jusqu'en décembre 2008, quand Mathieu est parti avec une autre fille. Il a réclamé la garde de leur garçon. «Il m'a appelée pour me dire qu'il venait récupérer le bébé. Je savais de quoi il était capable, j'ai appelé la police.» Quand les policiers sont arrivés, ils ont compris tout de suite le drame qui se jouait. Pour la première fois depuis 10 ans, elle a déballé son sac. Jusque-là, elle avait toujours fait semblant que tout allait bien, elle était passée maître dans l'art de cacher ses bleus.

Deux fois, elle s'était ramassée à l'hôpital, une fois pour désintoxiquer Mathieu, une fois parce qu'il l'avait ruée de coups à la tête. Elle a prétexté s'être cognée sur des boîtes en déménageant. Les deux fois, les médecins ont tenté de lui tirer les vers du nez. Elle a tenu son bout, tout allait bien. Elle avait plus peur de dénoncer que d'endurer. Peur de perdre son bébé, peur de tout perdre.

La peur à la maison, elle avait appris à vivre avec. Quand son chum sortait le soir, elle dormait avec l'enfant. «Avant d'aller me coucher, je mettais des pots sur le bord de la porte avec des clous dedans. Comme ça, quand il arrivait, je l'entendais et je pouvais aller au-devant pour voir dans quel état il était.» Et prendre les coups au besoin. «Même les menaces de mort, je passais par-dessus. Il me disait ça et après, j'allais vaquer à mes occupations. Je me disais qu'on verrait rendus là.»

Marie-Ève «comprend les femmes qui se font tuer».

Le soir qu'elle s'est racontée aux policiers, elle ne voulait pas porter plainte. «Ils m'ont dit que si je ne le faisais pas, ils le feraient à ma place.» Elle a finalement accepté. Mathieu Rouleau a été condamné il y a deux semaines à 66 mois de prison, une peine d'une rare sévérité pour une histoire de violence conjugale. Mathieu a fait 11 mois à compte double, il lui en reste 44 en dedans.

Quatre années se sont écoulées entre la plainte et le verdict, une éternité. Marie-Ève ne regrette pas, mais déplore que, «quand tu dénonces, tu te retrouves avec un paquet de problèmes de plus. Il faudrait pouvoir le faire avec la paix d'esprit». Pour arriver à ça, «il faut des bras. Des bras pour déménager les femmes qui doivent quitter dans l'urgence, des endroits pour entreposer les choses, des gens à qui on peut confier nos enfants une couple de jours le temps de se revirer de bord, des prêts d'urgence qu'on pourrait rembourser après. Il faudrait une cellule de crise».

Marie-Ève a été chanceuse. Elle est débrouillarde, bien entourée. Elle s'est trouvé un camion de déménagement le 28 décembre pour aller chercher ses meubles dans la jolie maison de Sainte-Foy. Elle a trouvé un endroit pour les entreposer. Et elle avait assez de sous pour payer tout ça.

L'idée derrière ça, c'est que les femmes aient moins peur de dénoncer que d'endurer. Ça pourrait servir aussi pour les hommes, qui doivent se sentir aussi démunis, sinon plus, quand vient le temps de passer aux aveux.

Aujourd'hui, Marie-Ève commence à avoir un peu moins peur. Elle a quand même quatre serrures sur chacune des portes de son appartement, n'ouvre à personne qu'elle n'attend pas, regarde toujours autour d'elle quand elle se promène. «Je me dis qu'il pourrait envoyer quelqu'un pour régler ses comptes. Et qu'est-ce qui va arriver quand il va sortir de prison? Il m'en veut à mort.»

Elle commence aussi à croire qu'elle mérite de «rencontrer quelqu'un de bien», mais la peur de rencontrer «le même genre de moineau» la hante. Elle a appris de ses erreurs. «Quand notre histoire a commencé, c'était très passionnel, je l'avais complètement dans la peau, lui aussi. Je me rends compte que, dans le fond, la solution, c'est peut-être d'aimer moins, mais d'aimer mieux.»

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