Faire les poubelles comme on fait l'épicerie

Tout ce qui se trouve dans le congélateur... (Le Soleil, Caroline Grégoire)

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Tout ce qui se trouve dans le congélateur d'Andrée-Anne et Olivier, ou presque, provient des poubelles.

Le Soleil, Caroline Grégoire

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Mylène Moisan

(Québec) Quand j'étais étudiante au Cégep de Jonquière, j'achetais des caisses de 12 boîtes de Kraft Dinner en spécial pour 4 $. Je faisais trois repas avec une boîte, 11 ¢ par portion plus une larme de lait et un demi-soupçon de beurre. Je mangeais ça chaque jour. C'est ce que j'avais trouvé pour que l'épicerie ne bouffe pas tout mon budget de 35 $ par semaine.

Olivier Bergeron et Andrée-Anne Cloutier ont trouvé mieux, pour moins cher encore. Ils font les poubelles. Pas n'importe quelles poubelles, quand même. Ils ont leurs adresses, des épiceries et des boulangeries de la haute ville, qu'ils visitent à peu près une fois par semaine. Ils ne savent jamais ce qu'ils vont trouver, mais ils trouvent tout le temps. Ils ne mangent jamais de Kraft Dinner.

Ils n'achètent presque rien, des fois un fromage fin ou de bonnes bières. Les poubelles les approvisionnent même en jus, en lait, des fois bio, des fois de chèvre. Ils trouvent de tout, des pâtes, de l'huile d'olive, des fruits et des légumes en masse, des soupes en conserve. «Un soir où on était un peu fatigués, on a trouvé un pot de Nutella et des bananes! Ça ne pouvait pas mieux tomber», se rappelle Andrée-Anne.

Une jeune et prometteuse journaliste universitaire, Léa Cullen-Robitaille, m'a mis sur leur piste. Je suis allée faire les courses avec eux la semaine passée. Mardi soir, le ciel pleurnichait. Manteau de pluie, sac au dos, ils marchaient tranquillement vers leur premier spot, une épicerie du quartier Montcalm qui déçoit rarement. «Les sacs sont ouverts, il y a du monde qui est passé avant nous», constate Andrée-Anne en braquant sa lampe frontale dans le conteneur brun.

Qu'à cela ne tienne, elle se faufile par la trappe du côté pendant qu'Olivier embarque carrément dedans. Ils fouillent et farfouillent. Pas de gants. Olivier agrippe en riant un paquet de saucisses à hot-dog, le remet à sa place. Ils ne mangent pas de hot-dogs. Une tarte aux pommes? «Au début, on tripait quand on trouvait des desserts, mais on en a tellement trouvé qu'on s'est tannés», raconte Andrée-Anne.

Va pour la tarte aux pommes.

Elle sort un sac de pain. «On en a en masse, du pain», tranche Olivier. Ce n'est pas n'importe quel pain. C'est du pain de kamut, bio, daté du 14 décembre. Et hop, dans le sac à dos. Nos deux comparses peuvent même se permettre de faire la fine bouche, de choisir leur sorte de pain.

Leur épicerie est finie, ce n'était pas une bonne journée. Ça adonnait bien, ils n'avaient besoin de rien. Ils y sont allés samedi, le conteneur était rempli à ras bord. Ils ont paqueté leurs sacs à dos, sont revenus les bras chargés. Leur frigo est plein à craquer. À part du sirop d'érable et deux sauces asiatiques, tout ce qui s'y trouve était condamné. Ils font la preuve par l'absurde que les poubelles ont le dos trop large.

Et dire que les banques alimentaires crient famine.

Dernière étape, rue Saint-Jean. Une boulangerie qui met ses surplus au chemin tous les mardis et vendredis. On y va juste pour voir, le quota de pain est atteint. L'adresse est bien connue des glaneurs de Québec, les miches, baguettes et chocolatines sont bien emballées dans des sacs de plastique. Nos deux amis inspectent plus par gourmandise que par nécessité. «On a nos choses préférées», lance Andrée-Anne pendant qu'Olivier sort une ficelle au bacon qu'il grignotera sur le chemin du retour.

Évidemment, cette entourloupe pour se nourrir sans payer ne fait pas l'affaire de tous. Une épicerie du quartier Montcalm a cadenassé ses poubelles, des voisins se plaignaient du va-et-vient. Andrée-Anne y allait presque tous les jours. «C'était entre l'université et chez nous, on arrêtait presque tous les soirs. Je voyais les gens par la vitre qui attendaient pour payer, j'allais derrière et je ressortais avec une plus grosse épicerie, gratis. Ça arrivait que les employés nous donnaient des choses qu'ils devaient jeter, ils trouvaient ça stupide de mettre ça aux poubelles.»

Difficile de dire ils sont combien à faire leur épicerie comme ça à Québec. Olivier en connaît une vingtaine. Il a été initié par un ami en septembre, il en a initié d'autres depuis. Il n'est pas gêné une miette. Avec toute la bouffe qu'ils trouvent, ils font bombance, invitent leurs amis à souper. «C'est l'fun de faire les poubelles!» qu'il lance fièrement. Pour Andrée-Anne aussi, ça coule de source. Les deux étudient au bac en environnement à l'Université Laval, voyagent en vélo été comme hiver. Lui a 21 ans, elle en a 22.

J'oubliais de vous dire, ils ont trois poules rousses au sous-sol de leur appart, en plein coeur du quartier Saint-Jean-Baptiste. À un oeuf chacune par jour, ça fait presque deux douzaines par semaine. Assez pour nourrir les quatre colocs et en donner au proprio, qui a approuvé le poulailler artisanal. Quand j'y suis allée, Olivier nettoyait le petit enclos. Pouliche, Poulka et Poulamon sont de vraies poules heureuses.

Comme si ce n'était pas assez, ils font leur yogourt, leurs bananes séchées. Ils chassent leur viande. Olivier fait dans le petit gibier, il a ramené une vingtaine de canards cet automne, plus quelques perdrix et des oies.

«L'autre jour, je suis allée faire l'épicerie avec quelqu'un et j'ai réalisé que ça faisait vraiment longtemps que je n'avais pas fait ça, raconte Andrée-Anne. Je ne me rappelais plus combien ça coûtait cher. Je voyais des choses sur les tablettes que je trouvais dans les poubelles. Au début, quand on trouvait quelque chose, on pensait toujours à combien ça valait. Je ne fais plus ça maintenant. On a perdu la valeur des choses.»

Non, Andrée-Anne, tu n'as pas perdu la valeur des choses. Elles en ont rarement de toute façon. Tu vis selon les tiennes, voilà qui vaut cher.

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