Autour de Marjorie Raymond

Luc Vigneault a été le souffre-douleur de sa... (Photo Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Luc Vigneault a été le souffre-douleur de sa classe pendant 10 ans. Ça a commencé à la maternelle.

Photo Le Soleil, Pascal Ratthé

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Mylène Moisan

(Québec) Marjorie Raymond ne saura jamais à quel point elle a ébranlé Luc Vigneault quand elle s'est tuée, il y a un an aujourd'hui. Ce n'est pas tant sa mort, en fait, que toute cette histoire d'intimidation qu'on a montée en épingle. Ça a été un véritable électrochoc. Il s'est revu petit, harcelé, ridiculisé. Que le coroner ait apporté mille nuances des mois plus tard n'a rien changé.

Luc Vigneault a été le souffre-douleur de sa classe pendant 10 ans. Ça a commencé à la maternelle. «Je savais lire et écrire à trois ans. J'étais un objet de curiosité. Ça a commencé par des quolibets, des taquineries, puis des propos homophobes injustifiés qui se sont transformés en acharnement. Ça a fini vers 15 ans, les gens ont évolué. Mais moi, j'étais marqué.»

Luc arrivait en pleurant à la maison. Son père n'aimait pas ça, parce qu'un homme, ça ne pleure pas. «Il me disait "arrête de brailler, t'es un homme. T'as rien qu'à rehausser ton estime". Ma mère était dépassée par les événements. Ça la mettait dans tous ses états.» Elle a bien essayé de brasser la cage des professeurs et des directions d'écoles, rien n'y a fait. Luc a enduré.

À 26 ans, Luc a voulu décrocher. Une peine d'amour, une autre. Une de trop. Il a pris la carabine de son père, s'est rendu devant la maison de son ex, a mis la bouche du canon contre son coeur en miettes, a tiré. Le poumon a tout pris, il lui doit la vie. Son coeur a fini par se recoller.

Luc a toujours été convaincu qu'il n'avait rien pour lui. Il l'est encore. «Bienvenue dans l'antre de la bête», qu'il m'a dit quand il m'a accueillie dans son petit studio du quartier Saint-Jean-Baptiste. Pas de blonde, pas d'enfant, un chèque d'aide sociale chaque mois. Il voudrait qu'une femme l'aime pour ce qu'il est. C'est arrivé quelques fois, ça n'a pas duré. Pas facile d'aimer quelqu'un qui s'aime tout croche.

Pendant ce temps-là, ses quatre frères et soeurs ont tiré leur épingle du jeu. Ils ont des chums, des blondes. Sa grande soeur est même sortie avec Régis Labeaume, «fin secondaire, début cégep. Il était très rigolo, mais aussi très susceptible. Il n'aimait pas se faire taquiner. Mon frère lui a fait un coup de téléphone, il était fâché, il l'a traité de "maudite charogne". Il avait déjà la graine d'un leader. On se disait qu'il allait réussir dans la vie».

Ils avaient bien vu. Régis a réussi. Ses frères et ses soeurs aussi. «Ils ont des situations plus avantageuses, des emplois stables, des revenus plus importants.» Luc, lui, tire le diable par la queue. Qui sait ce qu'il serait devenu s'il n'avait pas été le punching bag de l'école pendant toutes ces années?

Tout jeune, il s'est «terré dans le silence» et réfugié dans les livres. Les mots, eux, ne le jugent pas. Il a écrit une première pièce jouée une seule fois à l'Université Laval, par un soir de janvier 1992. Il a obtenu deux rôles de figurant au cinéma. Le dernier, c'était en 2002 pour Le marais. Il est artiste, avec la p'tite misère qui va avec. Il a des contrats à droite et à gauche, pas assez pour inviter une fille au resto.

La mort de Marjorie Raymond a réveillé les démons de Luc, mais cette fois, il veut faire la paix avec eux. Quand il pense à Jade Isabel-Rioux, qui a injustement joué le rôle du bourreau dans cette histoire, Luc a le goût de pardonner.

À 46 ans, il a décidé de prendre le taureau de son intimidation par les cornes. Il a écrit une pièce de théâtre, Le pouvoir d'intimider, qu'il aimerait voir jouée dans les écoles. Il a contacté la Fondation Jasmin-Roy pour donner des conférences. Il est la preuve que l'intimidation, ça magane en chien. Mais qu'on peut tenir le coup. Il faut un grand amour, une planche de salut. Pour lui, c'est le théâtre.

Quand Luc a les bleus, il relit une partie de sa pièce, la fin du premier acte et le début du deuxième. En lisant ce bout-là, «je me mets à pleurer. Je suis fier de moi». Ce bout-là, c'est un monologue sur la solitude. Voilà qui contient tout le drame de Luc, se parler à soi-même de la douleur d'être seul.

Le rêve de Luc, ce serait que son père le voit jouer sa pièce sur l'intimidation. Le personnage principal, Jean Giasson, c'est lui, l'intimidé. «J'aimerais qu'il me comprenne. J'aimerais qu'il soit fier de moi. J'ai peur qu'il quitte sans jamais avoir été fier de moi.» Le papa de Luc a 81 ans. On vient de lui diagnostiquer un cancer généralisé.

La fierté. Plus que tout le reste, c'est ce qui manque à Luc. Il sait qu'il est différent, il l'a toujours su. Il a réussi à s'accepter comme il est, ce qui n'est pas une mince victoire. Il a arrêté de brailler, il est devenu un homme, comme lui ordonnait son père. Le monsieur peut maintenant être fier de son fils.

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