Être gai, c'est du sport

Guylaine Demers est professeure à l'Université Laval, en... (Photo Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Guylaine Demers est professeure à l'Université Laval, en éducation physique. Elle travaille contre l'homophobie, particulièrement auprès des entraîneurs.

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Mylène Moisan

(Québec) Guylaine Demers se souvient très bien de sa première peine d'amour. Elle s'est effondrée en larmes dans le vestiaire, devant ses coéquipières du Rouge et Or basketball. Elle aurait mieux aimé se contenir, que personne ne sache. Ses amies étaient de tout coeur avec elle. «Ton chum t'a laissée?» Oui, «Richard m'a laissée».Elle a menti. Richard ne l'avait pas laissée. Sa peine d'amour, c'était à cause de Louise. Guylaine est lesbienne.

Presque 30 ans plus tard, elle sait qu'il y a encore des Louise qui passent pour des Richard et des Maxime qui passent pour des Julie. Il ne fait toujours pas bon être homosexuel quand on fait du sport.

Guylaine est aujourd'hui professeure à l'Université Laval, en éducation physique. Elle travaille contre l'homophobie, particulièrement auprès des entraîneurs. Elle est le petit caillou dans l'espadrille de ceux qui aimeraient croire que le sport, c'est une affaire d'hétéros.

Son boulot est simple et compliqué à la fois. Simple parce que, au fond, elle ne fait que prêcher une évidence, que les gais ont autant de place sur une ligne de défense que dans un cabinet de dentistes. Compliqué parce qu'elle s'attaque aux fondations du sport, un monopole de «vrais gars».

Qu'on soit lesbienne ou gai, on ne s'en sort pas. Les gars gais ne disent pas qu'ils le sont pour ne pas briser le vernis de testostérone de leur sport. Par définition, un joueur de hockey ou de football est hétéro. Les lesbiennes se cachent, au contraire, pour ne pas avoir l'air de l'être. C'est bien connu, mesdames et messieurs, une joueuse de rugby est aux femmes.

Donc, si on suit cet inattaquable raisonnement, un quart-arrière peut dire à un de ses coéquipiers qu'il joue comme un fif. On est entre gars, non? Oui et non. Ils sont effectivement entre gars. Mais dans ces gars, il y en a fort probablement un ou deux qui est fif. Oups, gai. Alors, quand il entend son chum de gars faire 1 + 1 = 2 avec fif, gai et pas bon, ça donne le goût de rester en boule dans le garde-robe.

Pour les filles, c'est plus subtil. La pression vient surtout du fait qu'on ne veut pas que ses coéquipières soient traitées de butchs. Si une joueuse de rugby «avoue» qu'elle est lesbienne, c'est toute l'équipe qu'elle fait sortir du garde-robe. Alors on fait plus fille que le client en demande, on se pomponne avant de sortir du vestiaire. Tout pour ne pas avoir l'air de ce qu'on est.

Dans la bulle où je vis, on se fout de savoir si une fille est lesbienne, si elle est droitière ou gauchère, vaginale ou clitoridienne.

Mais, visiblement, dans les vestiaires et les cours d'école, on en fait encore tout un plat. Guylaine en sait quelque chose, elle étudie justement les préjugés sur les lesbiennes, les gais, les bisexuels et les transgenres, tous ces gens qui ne sont ni d'Ève, ni d'Adam. «Dans les écoles secondaires, c'est épouvantable, environ 70 % des élèves entendent régulièrement les mots ridiculisant l'orientation sexuelle, comme fif, lesbo, tapette, butch. C'est sûr que si t'es gai, tu vas fermer ta gueule.»

Elle l'a fermée longtemps, sa gueule. Pas un mot à l'école, motus et bouche cousue quand elle a joué cinq ans avec le Rouge et Or. Elle a su au primaire qu'elle aimait les filles. Mais, comme bien d'autres, elle a eu des chums au secondaire.

«Tout ce que tu veux, c'est de ne pas être ça. Tu espères que ça va passer.» Elle était à sa troisième année d'université quand elle l'a dit à ses parents. Son père a pleuré, l'a serrée dans ses bras, s'en est bien remis. Sa mère a compris que ça ne changeait rien.

Quand elle jouait au basket, elle avait une peur bleue d'être démasquée. «J'étais la première sortie des douches. Quand on voyageait, qu'on couchait quatre dans une chambre, deux dans le même lit, je ne dormais pas de la nuit pour être certaine de ne pas toucher la fille à côté.» Je ne sais pas quelle genre d'athlète elle était, mais elle aurait sûrement été meilleure si elle avait dormi.

C'est d'ailleurs son nouvel argument pour convaincre les entraîneurs de faire des efforts pour que les homosexuels de leur équipe n'aient plus à apporter leur garde-robe au vestiaire. Ça fera moins lourd à porter. Et qui dit moins de poids sur les épaules dit meilleure performance.

Quand elle fantasme, Guylaine doit se revoir dans le vestiaire, après sa première peine d'amour. Son entraîneur et ses coéquipières sont autour d'elle, lui demandent ce qui ne va pas. Elle répond sans hésiter : «Louise m'a laissée.»

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