On ne se pointe habituellement pas là le jour. La visite arrive quand les bars ferment, à 3h, quand les oiseaux de nuit ont encore soif. Bar clandestin ou refuge urbain, c'est selon. Ça fait une quinzaine d'années que madame Thérèse se fait un devoir, et un plaisir, de recevoir les noctambules errants. Dans la plus stricte intimité du grand salon de son demi-sous-sol du boulevard René-Lévesque. Dans la plus stricte illégalité.
«Madame Thérèse, êtes-vous réveillée?», demande le gentil monsieur. Silence. «Il y a une journaliste qui voudrait vous parler.» Silence. Puis, un mot : «Non!» Je m'avance à pas feutrés vers sa chambre. Me présente. Elle se retourne vers moi, me regarde longuement.
Elle me fait signe de m'asseoir sur le bout de son lit.
Elle a un grand gilet en tricot de coton gris pâle sur le dos. Ses longs cheveux teints en blond tirés vers l'arrière par un foulard noir noué autour de sa tête. Les yeux bleus au pourtour blanchi par les années. Elle est assise dans son lit jumeau, les jambes enfouies sous ses draps santé et sa grosse douillette. Dans sa chambre minuscule, il y a un petit réfrigérateur, un micro-ondes, une télévision. Le son à tue-tête. Sur sa table de chevet, un paquet d'Export, un gros contenant de Tylenol et une liasse de billets.
En 1994, quand elle a mis la clé sous la porte de la Grande Hermine, bordel de luxe qui l'a rendue célèbre à Québec, elle n'avait plus de plaisir. Elle garde un souvenir amer des dernières années. «Je ne voulais plus rien savoir. C'était triste de voir toutes ces prostituées, ça me faisait mal au coeur. C'est une triste vie. Je ne me sentais pas d'aide.» L'aventure aura quand même duré une trentaine d'années.
Quand elle a coulé sa Grande Hermine, elle était dans la dèche. «Je restais dans un deux et demie, j'étais cassée comme un clou. Un copain a sonné chez moi avec une caisse de bière sous le bras, on en a bu. Il m'a dit : "Tu vendras le reste."» C'est comme ça que ça a commencé. Madame Thérèse avait encore le goût d'être avec le monde, mais la paperasse l'emmerdait. «Quand la TPS est arrivée, ça se compliquait davantage. Je n'aime pas ça quand c'est compliqué. Je n'ai jamais été bien bonne dans la comptabilité.» Elle s'est donc lancée à son compte sans jamais en rendre à personne.
Chez elle, c'est elle qui fait la loi. «Je n'accepte pas les conversations sur la politique, la race et la religion. Et une seule personne à la fois aux toilettes, ça empêche les sniffeurs. C'est la pire place à contrôler, les toilettes dans un bar. À cause de la mautadite drogue.» Des gens arrivent parfois avec leur caisse de bière, elle leur offre de la garder au frais. «Je leur en vends d'autres. C'est comme ça que je gagne ma vie.»
Les policiers débarquent une fois de temps en temps. La dernière fois, c'était en mars 2011. Ils lui donnent une amende puis repartent comme ils sont venus. «Ils font leur travail, c'est correct.» Madame Thérèse ne s'en formalise pas. Elle continue à recevoir. Un peu moins souvent, un peu moins longtemps. «Quand j'avais 75 ans, j'étais en grosse forme, je fermais à 8h. Là, c'est plus autour de 5, 6h.»
Elle aura 85 ans en janvier.
Elle s'allume une cigarette, puis une autre. Vide son cendrier dans un sac de pharmacie. On remonte ensemble le fil de sa vie. On sort du quartier Montcalm, on descend dans Saint-Sauveur, où elle est née. Quatrième d'une famille de 11, elle est vite devenue la deuxième. La diphtérie a emporté les deux enfants nés avant elle. Elle a failli y passer. Il lui reste une soeur et trois frères, qui habitent pas très loin. Ils se voient à l'occasion pour «manger, jaser et boire». De bons vivants eux aussi.
Elle s'arrête, remonte le temps. Sa mère meurt à 37 ans, un mois après avoir accouché. À 11 ans, Thérèse veut s'occuper de la maisonnée, son père refuse. Sa petite ira à l'école coûte que coûte, il l'envoie au pensionnat. «C'est l'héritage qu'il m'a donné. Ça n'a pas été facile pour papa, il a fait son gros possible pour nous divertir, pour nous gâter. Il nous faisait du sucre à la crème.»
Elle prend une pause. Tousse creux, prend une gorgée de café, une poffe de cigarette. Elle m'emmène à New York, où elle s'est mariée, avec un bel Italien rencontré à Québec. «On habitait à Brooklyn, dans une grande maison de 10 pièces. On avait deux voitures.» La grosse vie. Elle a divorcé, a élevé en garde partagée son fils Michel. Elle a environ 35 ans quand elle revient à Québec. «Mon fils s'est mieux adapté que moi. J'étais déçue de m'en revenir à Québec, j'étais avant-gardiste, j'aimais ça le beau. Je suis retournée une fois, ça m'a fait de la peine.»
Les années 60 sont faites pour elle, le Québec sort de son corset. À peine revenue de New York, elle ouvre sa Grande Hermine. «J'étais mordue du public», se souvient-elle. Elle l'est encore. Elle n'a pas l'intention, ni le goût d'arrêter. «Je suis encore un oiseau de nuit. Je dois être née la nuit.» Elle accueille toutes sortes de monde. «Il y en a qui ne pensent qu'à boire, ce n'est pas dans mes gros choix. Il y a toujours une bonne raison qui les amène ici. Ils ont chacun leur histoire, ils me sont sympathiques. Vous savez, j'ai sauvé des mariages...»
Elle n'en dira pas plus sur ses clients. L'histoire veut que des policiers et des politiciens y échouent une nuit ou l'autre. Elle est discrète, ils le savent. C'est probablement pour ça qu'elle roule encore sa bosse.
Madame Thérèse est heureuse. «C'est la belle vie, je n'ai pas de cédule.» Elle a sa chatte Doudouce, qui a «14, 15 ans. Une vraie chatte de bar». Et la télé, le son dans le piton. «C'est continuel, c'est un grand désennui.» Il y a sa marchette accotée sur le cadre de porte, qui lui rappelle que son corps vieillit.
Avant que je parte, elle a pris mon numéro de téléphone. «Je vais fêter mes 90 ans sur le fleuve, sur le Louis-Jolliet. Je vais faire ça l'été, à 89 ans et demi. Il y aura ben du monde, tous mes amis. Je veux que vous y soyez.»
Promis.