Joëlle Tshernish a été trouvée morte il y a deux semaines, au petit matin, dans un stationnement de Saint-Roch. Nue, avec des bas aux pieds. Elle avait 31 ans. Le mystère reste complet sur ses dernières heures, sur ce qui a fait arrêter son coeur de battre. On sait qu'il n'y avait pas de traces de violence sur son corps. On attend les résultats de l'analyse toxicologique. Ça peut être long, le dossier n'est pas prioritaire.
Vendredi, Joëlle était tout partout dans l'église Saint-Roch, où s'est déroulée une cérémonie à sa mémoire. Ça a chanté, ri, pleuré. Son «papa du Parvis» s'est planté au micro pour parler de son «p'tit bum», sa «p'tite crisse». Il a rappelé son grand coeur, son sourire. «Elle prenait des breaks [de drogue] vers la fin. Des fois trois jours, des fois une journée. Elle arrivait avec le gros sourire pour me dire ça. Elle était fière, elle avait retrouvé sa féminité.»
Papa s'est excusé au curé pour ses gros mots. «Quand elle aimait quelqu'un, elle l'aimait en crisse.» Lire aussi, quand elle n'aimait pas quelqu'un, elle ne l'aimait vraiment pas. Elle était «exécrable» à ses heures. Papa s'est retourné sur sa droite, où deux des trois soeurs de Joëlle étaient assises. «Elle vous aimait aussi.»
Lundi, Chantale et Alessandra ont enterré leur soeur sur la réserve de Pessamit, sur la Côte-Nord, à mi-chemin entre Forestville et Baie-Comeau. Joëlle n'y avait pas mis les pieds depuis 10 ans. Sur l'avis de décès, il est écrit «domiciliée à Pessamit». Un domicile fixe, six pieds sous terre. Triste ironie pour une itinérante qui a erré presque 10 ans à Québec sans jamais trouver la paix.
Chantale n'a que trois ans de plus que Joëlle. «C'est moi qui l'a élevée, ma grand-mère m'aidait. Notre mère n'était pas souvent là. C'est pour ça qu'elle est devenue comme ça, elle a manqué d'affection. Elle passait ses journées devant la télé. Elle a écouté les bonshommes jusqu'à 10 ans.» Passe-Partout et Les Teletubbies.
Et le père? Parti quand Joëlle avait trois ans. «Il est mort quand elle avait 15 ans.» Il s'est noyé dans les eaux glacées «en voulant sauver son quatre-roues». Dans la maison de leur enfance, il n'y avait pas de jouets. «Il y avait la télévision, c'est tout», se rappelle Chantale. «Au moins, quand elle écoutait la TV, elle ne fumait pas.»
À 10 ans, Joëlle est placée au «pavillon de Baie-Comeau», un centre pour les jeunes à problèmes. Mais ses problèmes sont trop grands. Elle se bat, «elle est trop malcommode». Vers 15 ans, on la transfère à Montréal. On la retourne dans sa réserve à 16 ans. «Elle était devenue correcte, elle écoutait.»
Cinq ans plus tard, elle tombe enceinte. Elle accouche d'un p'tit gars, qu'elle aura pendant quelques mois. «La DPJ l'a pris, parce que son chum avait le sida et parce qu'ils disaient qu'elle maltraitait son bébé. Ça ne se peut pas qu'elle faisait ça. Elle n'a pas réagi, elle n'a rien fait. Elle est partie.» Elle n'a jamais appelé sa soeur en 10 ans. Elle est revenue une seule fois, lundi, les pieds devant.
Chantale, elle, est venue quelques fois voir sa soeur à Québec. La dernière fois, c'était il y a six ou sept mois. Elle était à Québec pour le procès de leur autre soeur, Sally. Elles ont croisé Joëlle par hasard. «J'étais contente de la voir, on avait du fun ensemble. J'ai vu ses bras [piqués par les injections intraveineuses]. Elle m'a dit : "Dis pas ça à maman." Elle ne voulait pas revenir, elle me disait qu'elle était bien ici.»
Chantale avait apporté des photos de sa famille. On les a regardées ensemble. Dans la trentaine de clichés, il y en avait quelques-uns de la mère absente, d'autres de la grand-mère bienveillante. Il y en avait une toute simple, prise lors de la confirmation de Joëlle, qu'on voit, grassette, devant un gâteau tout blanc en forme de livre ouvert. Elle avait les cheveux bruns avec un toupet sur le front. Et son beau sourire.
J'ai une photo qui ressemble à celle-là.
Il y avait aussi beaucoup de photos du fils de Joëlle, envoyées par sa famille d'accueil. On y voit le petit bonhomme heureux, dont une dans une chaise berçante avec un chien tout ébouriffé dans les bras. Les nouvelles sont bonnes pour le garçon, il vient de recevoir un prix à son école secondaire pour son comportement exemplaire.
Chantale a trois enfants : un grand gars de 18 ans, une fille de 12 ans, une autre de 9. Elle les a «perdus» aussi, la DPJ ayant jugé qu'ils seraient mieux ailleurs. «Ils trouvaient qu'il y avait trop d'amis à la maison», qu'elle me dira simplement. Elle qui a élevé ses soeurs n'a pas pu élever ses enfants. Mais, contrairement à Joëlle, ils sont restés sur la réserve et elle les voit souvent. Son fils était d'ailleurs avec elle hier. Chantale compte sur le Plan Nord pour retourner travailler comme serveuse à Fermont.
La cadette de la famille, Alessandra, est aussi venue dire un dernier adieu à sa grande soeur. Un dernier «Iame», en montagnais, langue qu'elles parlent à la maison. Elle vient de finir son secondaire. «C'est la seule qui a fini», dit fièrement Chantale en regardant la cadette. «Ma mère avait vu une cartomancienne et elle lui avait dit qu'elle aurait de la misère avec une de ses filles et qu'une autre s'en sortirait bien.»
Les astres n'ont pas grand-chose à voir là-dedans. À 18 ans, Alessandra habite avec son père et sa mère. Elle n'est jamais allée au pavillon. Ni en prison. Elle a la voix posée de quelqu'un dont l'avenir est rempli de promesses. Elle ira au cégep «en arts, en photographie ou en nature».
J'ai jasé avec Johanne, une des amies d'enfance de Joëlle, qui habitait à «Malio», pour Malioténam, une réserve à 300 kilomètres de Pessamit. Elle l'appelait sa «lionne», à cause de son sale caractère. Elle se rappelle quand elle la visitait sur la réserve, chez sa tante. «Elle faisait beaucoup de niaiseries.» Elle se rappelle aussi, surtout, de belles choses.
Elles se sont retrouvées à Québec. Elles se sont «crinquées» ensemble. «La mort de Joëlle m'a fait réfléchir. Je ne suis pas la seule.» Dans son cercueil bleu ciel, Joëlle n'aura pas vécu pour rien si sa mort peut en faire réfléchir d'autres.
Pour la cérémonie, Chantale avait apporté un gros capteur de rêves avec un bout d'écorce de bouleau. Elle a écrit «p'tite soeur» dessus, en montagnais. Quand elle pense à Joëlle, elle pense à sa p'tite soeur. Ses amis, eux, se rappellent la fille pleine de vie, la «p'tite crisse» qui avait un coeur plus grand qu'elle.