Une anecdote révélatrice, le 24 juin de cette année-là. Quelques heures avant le défilé de la Saint-Jean-Baptiste, le mouton est volé et séquestré quelque part dans l'est de Montréal. Il est retrouvé sain et sauf en soirée avec, autour du cou, une note du Mouvement de libération nationale, qui réclame la tête de ce symbole religieux.
À l'automne, soeur Louise du Rosaire, 26 ans, prend place devant 15 jeunes étudiantes à l'école Saint-Félix de Loretteville. Ses élèves ont seulement 10 ans de moins qu'elle. Elles auront droit à un enseignement catholique dans les règles de l'art, avec l'uniforme, la religieuse institutrice, la «confesse».
2012. Samedi passé, rue Monseigneur-Cooke à Loretteville, que dis-je, dans l'arrondissement de La Haute-Saint-Charles, soeur Lucienne Boisvert a retrouvé sa classe de 1962. Elle a repris son nom, mais gardé la foi. Les jeunes filles à qui elle a enseigné n'ont pas suivi ses traces, mais n'ont jamais perdu la sienne. Depuis 50 ans, elles se revoient tous les cinq ans. C'était la 10e fois cette année.
Hélène Boutet était présidente de la classe en 1962. Elle l'est encore. C'est elle qui se charge de la photo, qui rapaille les troupes, qui réussit à attirer l'attention de toutes. Ce n'est pas de la tarte, elles en ont long à se raconter après cinq ans. Elle s'assure que tout le monde a un verre de vin à la main, moi compris.
Elles entonnent une chanson que j'imagine grivoise à l'époque, où on dit «merde à la reine d'Angleterre». Leur «madone» est un peu gênée. «Ce n'est pas moi qui leur montrais ça», qu'elle tient à me préciser. Elle leur a montré mieux que ça.
Quand elle s'est plantée devant la classe, en 1962, les élèves ont vu une jeune femme, presque une amie. «J'avais connu la vie avant de devenir religieuse. Quand j'ai commencé à enseigner, je retrouvais la vie. J'avais le goût de vivre avec elles. Elles me racontaient tout, leurs sorties, leurs déboires, leurs bonheurs.»
Quand l'été a sonné la fin de la classe, les filles sont parties chacune de leur côté. L'une d'elles allait les rassembler cinq ans plus tard : Colette Villeneuve. Elle a remis ça tous les cinq ans. Il y avait deux grandes absentes cette année, Johanne et Denise. «J'en ai deux qui sont décédées», m'a confié soeur Lucienne, comme si c'était encore ses élèves. Toutes ont levé leur verre à leurs deux amies.
Chaque fois qu'elles se revoient, elles trouvent qu'elles n'ont pas changé. Quelque part, elles ont encore 17 ans. Une d'elles se rappelle les questions indiscrètes de la directrice : «Est-ce qu'en prenant ton bain, tu t'es... L'impureté était le pire péché.» Une autre s'agenouille. «Il fallait que la jupe touche à terre quand on était à genoux.» Une autre se rappelle qu'elles étaient indisciplinées. Elles le sont encore...
La religieuse arrivait de Bretagne, où elle travaille depuis trois ans dans une abbaye. Soeur de la Charité de Saint-Louis, elle a enseigné 13 ans, puis s'est mise au droit canonique. Elle a fait dans l'annulation de mariages au diocèse de Québec. Elle a même travaillé pour le 400e anniversaire de la ville.
Il y avait aussi une invitée spéciale, Annette, «l'Américaine», installée près de Hartford depuis 45 ans. C'était la première fois qu'elle se pointait aux retrouvailles. Elle a été catapultée dans le groupe après avoir «sauté» deux ans. «J'étais la plus jeune. L'adaptation n'a pas été facile, les filles se connaissaient déjà. Ça a fonctionné à la fin.» À voir combien les filles étaient contentes de la voir, ça ne fait aucun doute. Mais le passé n'était pas très loin, l'Américaine restait un peu en retrait.
Soeur Lucienne, elle, remarque combien les filles ont suivi les époques. «Aux premières retrouvailles, après cinq ans, il y en avait une couple de mariées. Après 10 ans, c'était les photos d'enfants. Après 15, c'était les divorces. Après, ce sont leurs enfants qui ont eu des enfants, puis qui se sont divorcés à leur tour.» Lise Savard se targue d'entretenir le plus vieux couple : en amour depuis 51 ans, mariée depuis 46.
À l'heure où on rebrasse encore le système d'éducation, les fonctionnaires essayent toujours de trouver la recette magique. La classe de 1962 peut donner quelques leçons : un petit groupe, une grande complicité, un enseignement structuré et un prof inspirant. La tendance va à l'encontre de tout ça. Des classes plus nombreuses, plus hétéroclites, avec des profs qui soupirent plus qu'ils inspirent.
On ne peut pas vraiment leur en vouloir.