Il a même reçu une médaille d'action méritoire, le monsieur, quand il a tiré, le 11 septembre 1979, sur un voleur de banque qui tenait un otage. Il a tiré à travers une vitre. Pile : voleur; face : otage. Il a été chanceux, la balle est tombée pile. Plusieurs coups de feu ont été tirés. Le voleur, déguisé en ours, a fini par se tuer.
«C'est pas une médaille qu'on aurait dû lui donner, on aurait dû le mettre sous examen.» John Tardif, un ancien collègue de Lefevbre, est formel, «c'est un malade» qu'on a alors décoré. C'est ce même malade qui a tué deux policiers de Québec six ans plus tard alors qu'il venait de cambrioler un entrepôt de matériel dentaire. Ce même malade qui a été arrêté hier matin pour une série de vols par effraction.
C'est John Tardif qui a assemblé les morceaux du casse-tête du 3 au 5 juillet 1985. Lefebvre était en service au cours de la nuit fatidique. Il avait suggéré à son coéquipier d'aller se reposer quelques heures.
Quand les deux policiers sont arrivés à l'entrepôt où s'était déclenchée l'alarme, ils ont vu une voiture banalisée. Zéro stress, un policier est déjà sur les lieux du crime. Ils sont entrés, l'un avec un cure-dent dans la bouche, l'autre avec son calepin sous le bras. Ils ont été tirés à bout portant, le gentleman cambrioleur a filé.
Journaliste au Soleil dépêché sur les lieux du drame dans les minutes suivant le double meurtre, Michel Truchon y a croisé Serge Lefebvre, toujours en uniforme. «Mais qu'est-ce qui se passe donc ici?» lui a demandé le policier, l'air de rien. «Ça n'a pas de sens», qu'il a répondu quand le scribe lui a brièvement décrit la scène. Il est reparti tout bonnement, au volant de sa familiale Crown Victoria.
Le sergent avait commis quelque 300 vols avant celui-là. Trois cents fois où il s'en était tiré. Il pensait s'en tirer cette fois aussi. Après tout, ses patrons disaient encore, le jour où il a été identifié comme suspect, qu'il était un policier exemplaire. Pas d'enquête, pas de crime. En fait, il y a eu une enquête de la Sûreté du Québec, mais elle a été abandonnée. Lefebvre lui-même avait demandé à être muté. «Il se savait dangereux, il voulait se mettre à l'abri de lui-même. Mais ils l'ont retourné sur le terrain», se rappelle Tardif.
Lefebvre cambriolait à Sainte-Foy quand il était en service. L'alarme sonnait, il recevait l'appel, arrivait illico sur les lieux, qu'il n'avait jamais vraiment quittés en fait. Le voleur devenait policier. L'entrepôt qu'il avait choisi le 3 juillet venait tout juste d'être transféré sur le territoire de la police de Québec. S'il y avait été deux semaines avant, Yves Têtu et Jacques Giguère ne seraient pas morts. Et Lefebvre ne se serait pas fait pincer.
Déjà, en 1976, quand la Commission de police du Québec (CPQ) s'est penchée sur les problèmes de la police de Sainte-Foy, il y avait assez d'éléments pour épingler le voleur avant qu'il ne devienne meurtrier. Mais la CPQ a ajourné l'enquête au beau milieu, quand on s'apprêtait à révéler que les policiers avaient installé des caméras dans les toilettes de Place Laurier pour coincer un agresseur. Pas au-dessus des lavabos. Au-dessus des toilettes. Les bandes vidéo montraient d'honnêtes citoyens faisant leurs besoins.
Si le vol du 3 juillet s'était passé comme à l'habitude, notre bon sergent Lefebvre aurait continué ses deux carrières en parallèle, voleur et policier. Il aurait continué à être un bon Jack, un super voisin, un père dévoué. John Tardif se rappelle que «c'était un showman, un gars toujours prêt à aider, qui était bien vu».
Mais, en dedans, Lefebvre était en miettes. Quand il a fait sa demande de libération conditionnelle en 2001, il a raconté son enfance difficile avec un père militaire alcoolique et violent et sa mère, malade et battue. Il est revenu sur la médaille qu'il ne méritait pas, disant avoir été «lâche, peureux, irréfléchi». Il a reconnu dégainer trop souvent, parfois pour faire une blague, surtout par peur. En mai 1985, il a essayé de se pendre, la corde a cassé. Il a joué à la roulette russe dans son bureau.
Il aimait voler. Il a raconté faire ça pour se défouler. C'était son «calmant».
Jusqu'à quel point ses patrons le savaient aussi instable? Ils ne le diront pas. Mais ils en savaient assez pour ne pas mettre le couvercle sur la marmite, pour ne pas pouvoir faire semblant que tout allait bien. Même chose pour l'agente 728. Lefebvre est allé au bout de sa folie, avec la complicité crasse d'un esprit de corps vicié. Sorti de prison en 2003, huit ans plus tôt que prévu, il se retrouve de nouveau sur le banc des accusés. Le procès nous dira s'il profite encore de la protection policière.