Personne n'avait vu venir cette annonce faite lundi soir par le premier ministre libéral de l'Ontario, une province aux prises avec un déficit de 14,4 milliards $ pour l'année en cours et sans lumière au bout du tunnel.
Rares effectivement sont les dirigeants politiques assez lucides pour comprendre qu'ils doivent passer le flambeau, même moins de trois semaines après un vote de confiance de 86 % de leur parti.
Au premier abord, plusieurs ont vu dans ce geste une ouverture à une future candidature à la direction du Parti libéral fédéral.
M. McGuinty jouerait alors le rôle de l'adulte sérieux et expérimenté face à un Justin Trudeau qui n'a encore rien prouvé.
Oubliez cela, le démissionnaire ne fait plus le poids dans sa province. Les électeurs qui le désertent à Queen's Park ne reviendront pas au bercail comme par miracle s'il déménageait son mobilier de bureau sur la scène fédérale.
Je note quand même une certaine grandeur politique de sa part. Car, en démissionnant, il donne espoir à son parti de conserver le pouvoir lorsque les conservateurs et les néo-démocrates refuseront d'approuver le budget du printemps prochain.
Devant les scandales comme celui des hélicoptères-ambulances - une affaire de 1 milliard $ assortie de salaires ahurissants pour les administrateurs - ou celui de la fermeture de centrales électriques dans le but de gagner deux circonscriptions aux dernières élections, le gouvernement McGuinty donnait toutes les apparences d'un canard boiteux.
Comme s'il avait lui-même creusé sa tombe, le premier ministre a dû dévoiler des milliers de pages de documents, après avoir dit qu'il avait déjà tout publié ce qu'il avait en mains.
Flairant le camouflage, les deux partis d'opposition exigent maintenant le dépôt de vraiment tous les documents, sans que l'on sache s'il en existe ou non. Mais on ne perd sa crédibilité qu'une seule fois, et dans le cas de M. McGuinty, c'est fait.
Un nouveau chef pourra peut-être renverser la vapeur, malgré les vents contraires. Mais le règne du démissionnaire, lui, était bel et bien en phase terminale.
Plus grave dans tout cela, et signal également d'une fin de carrière putative à Ottawa, M. McGuinty a prorogé un Parlement dont il avait perdu le contrôle sous prétexte de continuer les négociations avec ses employés dans le calme.
Son intention de geler les salaires de la fonction publique lui coûte l'appui du Nouveau Parti démocratique sur sa gauche, son refus de sabrer encore plus les dépenses lui aliène le Parti conservateur sur sa droite.
Mais si le mot prorogation vous rappelle quelque chose, vous avez raison. Stephen Harper a pris une décision identique en 2008 pour éviter la défaite devant une opposition coalisée pour l'occasion.
Qui criait alors le plus fort à la dictature et à la république de bananes? Le Parti libéral du Canada (PLC), bien sûr. Inutile de vous dire que M. Harper rit aux larmes à la seule idée de voir un autre «prorogateur» l'affronter aux prochaines élections.
Dans ses premières déclarations, M. McGuinty a pourtant refusé d'écarter fermement sa candidature à la tête du PLC, tout en indiquant qu'il dirigerait son gouvernement jusqu'à l'arrivée de son successeur.
J'ose croire qu'il ne faisait que s'amuser aux dépens des journalistes et qu'il maintiendra sa décision des derniers mois de ne pas solliciter la direction du PLC.
Dans le contexte d'instabilité qui règne en Ontario, M. McGuinty ne peut décemment revenir sur sa parole. S'il quitte le navire, il ressemblera à un capitaine de paquebot italien en train de couler.