Québec, 5 octobre 1750

Jean Merrette et Évelyne Bouchard sont ce qu'on appelle... (Le Soleil, Steve Deschênes)

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Jean Merrette et Évelyne Bouchard sont ce qu'on appelle des «reconstituteurs»: ils font de la reconstitution historique comme d'autres reconstituent des scènes de crime.

Le Soleil, Steve Deschênes

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Mylène Moisan

(Québec) Jean Merrette est fonctionnaire. Du travail de bureau que je devine quelconque à la façon dont il m'en parle. Ou plutôt dont il ne m'en parle pas. Jean Merrette est aussi Pierre-Joseph Antoine Saint-Jean d'Ercourt, capitaine d'une compagnie franche de la marine, noble d'épée. Là-dessus, il est intarissable.

J'ai rencontré Pierre-Joseph à l'île d'Orléans, au Manoir Mauvide-Genest, où il passait la fin de semaine avec les huit membres de sa maisonnée. Pour moi, c'était l'Action de grâce. Pour lui, c'était une fin de semaine de 1750 comme une autre. Il était avec sa femme, la très chic Marie Angélique Bouchard de Périgny, alias Évelyne Bouchard, épouse de Jean Merrette. La routine dans le couple, ils ne connaissent pas.

Ils ne sont ni comédiens ni historiens. Enfin, si. Ils s'intéressent tellement à l'histoire qu'ils ont décidé de s'y réincarner. Ils aiment tellement acter qu'ils le font même sans public. Ils sont ce qu'on appelle communément des «reconstituteurs». Je n'aime pas le mot, mais il dit ce qu'il a à dire. Ils font de la reconstitution historique comme d'autres reconstituent des scènes de crime.

Jean m'explique. «On travaille à partir des sources primaires comme l'encyclopédie de Diderot et d'Alembert, qui est un concentré de connaissances sur l'humanité. C'est comme une photo de la société civile du XVIIIe siècle. On utilise aussi des écrits non modifiés, ni traduits ni adaptés, comme des journaux de campagne, celui de Montcalm par exemple. Il faut user de discernement pour interpréter tout ça.»

Ils le font avec un tel souci du détail que ça irrite même les collectionneurs. «Ils ne nous aiment pas parce qu'on fait des originaux trop parfaits», rigole Évelyne. Un conservateur du Musée de la civilisation a déjà fait une scène lors d'un événement public, convaincu qu'ils avaient emprunté une rame d'une de ses précieuses collections. La rame avait été fabriquée de toutes pièces par le «gosseux en chef» du groupe, Yanik Bélanger, alias Louis, l'homme à tout faire de la maisonnée.

En fait, leur souci du détail décourage même plusieurs adeptes de reconstitution. Ils sont à peine une douzaine dans leur Société d'histoire In Memoriam. Les quatre piliers, Évelyne, Jean, Yanik et sa femme Audrée, tiennent le fort depuis presque 12 ans déjà. Ils mènent de front plusieurs histoires, dans différentes époques, incarnant chaque fois un personnage distinct. Avec tous les costumes et les accessoires que cela implique.

Ça tombe bien, Évelyne est une spécialiste des costumes d'époque, couturière en prime. Il a fallu trois ans pour concevoir la robe qu'elle portait le jour où j'y suis allée. En fait, tout est dans le tissu, une soie rare importée d'Italie, qu'il a fallu attendre patiemment. «Si les fleurs étaient plus grosses ou plus petites, on ne serait plus dans la bonne décennie», insiste Jean. Il fallait 10 mètres d'étoffe, à 400 $ le mètre. Avec tous les ornements, la tenue de madame a coûté environ 8000 $.

Les nouveaux venus doivent d'ailleurs prévoir autour de 2000 $ pour le «kit de départ», l'habit de leur personnage et les accessoires qui viennent avec. Ils ne devront pas seulement habiller leur personnage, ils devront l'habiter. Et pas de beuverie, le soir venu. On «festoie» avec un peu d'alcool d'époque, en jouant aux cartes ou au boulingrin.

Les gens d'In Memoriam ne font à peu près aucun compromis. Pot de chambre la nuit, oignon cru pour déjeuner, poudre pour se «laver» les cheveux. Même pas de Lypsyl si on a les lèvres sèches. Évelyne a cherché et trouvé. «On a retracé des recettes qui étaient utilisées pour ce problème-là. Ils avaient aussi les lèvres sèches à cette époque!» Une dame aux États-Unis concocte le baume, ils le font venir.

Le jour où j'étais là, ils étaient sur le point d'étrenner leur nouvelle passoire. Ils étaient tout excités, autant qu'on peut l'être par une passoire. Il a d'abord fallu vérifier si ça existait en 1750. C'était rare, mais on en a trouvé dans certaines fouilles. On a donc fait fabriquer la chose, en terre cuite, par un potier.

Alors que le débat sur la place de l'histoire à l'école vient d'éclater de nouveau dans l'actualité, peut-être faudrait-il introduire des cours de reconstitution. Les jeunes adoreraient. Ça permettrait de rendre le passé drôlement concret, en plus de leur inculquer des notions de théâtre et d'économie familiale. Ça leur permettrait aussi de mesurer la chance qu'ils ont d'être nés à l'époque de l'eau courante et de l'électricité.

Et on est encore loin de l'iPhone...

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