Les quatre à huit de Jeanette

À 86 ans, Jeannette Robitaille assiste religieusement à... (Le Soleil, Erick Labbé)

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À 86 ans, Jeannette Robitaille assiste religieusement à toutes les séances du conseil municipal de Québec.

Le Soleil, Erick Labbé

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Mylène Moisan

(Québec) L'hôtel de ville de Québec n'a plus de secrets pour Jeannette Robitaille. Elle y est chez elle. L'attaché de presse du maire, Paul-Christian Nolin, la traite aux petits oignons. C'est la moindre des choses, elle l'a bercé quand il était bébé.

Le monde est petit, Jeannette aussi. Toute menue, pas cinq pieds ni 100 livres, elle s'était mise sur son 36 l'autre lundi. Elle a sorti ses bijoux en or, sa broche en papillon, a ramassé ses longs cheveux blonds avec trois barrettes dorées. À 86 ans, la dame assiste religieusement à toutes les séances du conseil municipal.

On avait rendez-vous au sous-sol de l'hôtel de ville, dans la salle à manger des employés. Elle m'attendait de pied ferme avec une chemise pleine de photos, de coupures de journaux, de notes manuscrites avec sa belle écriture penchée. Elle avait préparé son coup. J'avais encore mon manteau sur le dos quand elle m'a tendu la photocopie d'une vieille une du Soleil : 24 octobre 1936. «Voyez-vous en bas?»

Pas facile de se retrouver sur cette vieille une où s'entassent pas moins de 16 nouvelles. Elle a pointé en bas, une photo de famille et un titre : «En délégation au parlement». Son «pâpâ» était monté voir Duplessis avec sa femme et ses 10 enfants pour «soumettre aux membres du gouvernement DUPLESSIS ses doléances et réclamer une situation», dixit le texte sous la photo.

En clair, il voulait vendre ses fruits et ses légumes dans une roulotte en face du parlement. Duplessis a dit oui, Émile s'est mis à approvisionner les membres du gouvernement. «L'argent a commencé à rentrer à ce moment-là», se souvient Jeannette. Elle se souvient que ça coûtait 1,25 $ pour un gros sac de fruits.

C'est comme ça que la politique est entrée dans sa vie. Elle avait 10 ans.

Elle s'est mariée, a eu deux enfants. «Je suis célibataire maintenant! Je suis née en 1925, j'accepterais bien une invitation pour aller danser le charleston», qu'elle lance en riant au photographe du Soleil venu lui tirer le portrait. Il rit aussi. Il propose de fournir le gros boa à plumes. Ne manquent que les bas résille.

On a passé une heure à errer dans sa boîte à souvenirs. Elle perd le fil, le retrouve, le reperd. Dans la chemise qu'elle a préparée, des articles du Charlesbourg express - c'est là qu'elle habite depuis 15 ans -, plein de photos de son neveu, le diplomate Michel Robitaille. Une où elle fait du ski, jadis, sur le cap au Diable, «à côté de la maison de Labeaume» à Sillery. Une photo de Lise Thibault. «Je la connais, Lise. Pauvre femme, c'est pas drôle tout ce qui lui arrive»...

Elle s'inquiète : «Est-ce que c'est correct, ce que je vous dis?» Elle ne veut faire de peine à personne, surtout pas choquer. Elle ne pose d'ailleurs jamais de question lors des séances du conseil. «J'haïs ça quand ça se chicane, quand ça crie. Je sors dans ce temps-là, je ne me sens pas bien. Ça serait bien que ça soit toujours l'accord, l'harmonie.» Jeannette peut toujours rêver.

Elle sort un cliché du lot. La photo a été prise de loin, je distingue un camion, une remorque, avec une petite construction dessus. Difficile de dire c'est quoi. «Voyez-vous l'abribus?» Bien sûr. «Je l'ai fait changer de place. Il était mal placé et il y avait toujours un gros banc de neige devant. J'en ai parlé directement avec le maire et ça s'est arrangé», qu'elle raconte, toute fière

Régis Labeaume la connaît bien. Il lui dit bonjour quand il passe devant, lui a donné un cadeau de fête «officiel» un soir de conseil. «Je m'intéresse à tout ce qui se passe. Et aux gens aussi.» Pas de misère à la croire, tout le monde la salue dans le corridor. Elle se sent choyée d'avoir droit à tous ces égards, à son âge vénérable. Ça lui donne une raison de sortir son beau linge au moins une fois par deux semaines.

Elle arrive au conseil à 16h, se fait ouvrir les portes de la salle, où elle a sa place. Elle écoute et prend des notes. Ferme les yeux parfois, cogne des clous quand ça jase dette et immobilisation. Elle repart à 20h pile, pour attraper son autobus. «J'ai ma passe depuis 22 ans, je prends toujours l'autobus.» Les problèmes de circulation, ça lui passe six pieds par-dessus la tête.

Le soir où j'étais au conseil avec elle, l'élargissement de l'autoroute Henri-IV a échauffé les esprits. Presque une chicane. Chacun y allait de sa solution pour désengorger le réseau routier. Vous savez ce qu'il y avait aussi sur la une du Soleil du 24 octobre 1936? Le titre «Un remède aux ennuis du trafic». Le premier paragraphe : «Les directeurs du club automobile de Québec recommandent à la ville la création d'une commission permanente du trafic pour réglementer la circulation à Québec»...

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