Ce sont de gros poilus avec un masque noir sur les yeux. Des mains menues et... une petite queue. Le gang des ratons laveurs ne recule devant rien. Ils sont vilains, pugnaces, narquois. Quand un raton prend une poubelle d'assaut, il l'éviscère minutieusement puis étale avec méthode le contenu sur la galerie. À la grande joie des membres du club-école des écureuils noirs.
Ils sont cinq brutes à avoir pris la cour d'assaut. Cinq malabars qui sèment la terreur. Qui obligent Mélanie et ses voisins à garder jalousement leurs immondices à l'intérieur, même les jours de canicule. Malgré cela, ils entendent les rôdeurs, la nuit venue, chercher nerveusement quelques miettes à se mettre sous le museau.
Un raton est même entré par effraction chez un voisin, qui a dû se battre à mains nues pour chasser l'importun. Un autre, ou peut-être le même, est resté toute une journée le cul coincé en voulant se glisser sous une galerie. Personne n'a levé le petit doigt pour le déprendre. Qu'il crève, a secrètement souhaité une voisine. La bête s'est démenée comme un diable et son gros cul est passé.
C'est qu'on ne se débarrasse pas de ces malotrus en claquant des doigts. Il faut louer une cage et s'improviser trappeur. Quand un vilain est capturé, il faut charger la cage dans le coffre arrière de la voiture et libérer le colosse dans la nature, à plus de 20 kilomètres de la ville. S'il décidait alors d'attaquer? Les ratons n'ont peur de rien. Ils ne reculent pas devant un «chhhh» bien senti, ni même devant un concert de casseroles.
On peut aussi demander à la Société protectrice des animaux de venir les chercher chez soi lorsqu'ils sont pris au piège. Il faut casquer 130$ par tête, 50$ pour le ramassage, 80$ pour la balade en forêt. Et une trentaine de dollars pour louer la cage pendant une semaine. Petit calcul mental : Mélanie et ses voisins devraient débourser la rondelette somme de 680$ pour avoir la paix. Ils n'ont pas cet argent.
Reste la guerre d'usure. Les affamer. Les ignorer. Verrouiller les portes, enlever les poubelles, idéalement fermer les fenêtres quand on fait griller de bons steaks. «Les ratons devraient finir par s'en aller», s'est fait répondre une voisine qui a appelé au Service de protection de la faune. Ce n'est pas une certitude, mais ça reste jusqu'ici leur seul et unique espoir.
S'il y a un seul point positif dans cette aventure, c'est que ça a rapproché les voisins, qui sont aujourd'hui solidaires contre l'ennemi. Quand un ou l'autre est sur le balcon, on s'informe des allées et venues des squatteurs. Une telle en a vu quatre en même temps rôder sous la fenêtre de sa chambre, un autre en a surpris un en train de gratter à sa porte. On échange des trucs, des pistes de solutions.
Un pour tous, tous contre les ratons.
Une des voisines de Mélanie rêve même de les tirer à la carabine sans plus de cérémonie. Elle ne le fera pas, elle fantasme.
Si elle habitait sur la Rive-Sud, sauf à Lévis, elle pourrait se faire plaisir. Elle pourrait avoir un beau chapeau à la Davy Crockett pour l'hiver. Du 25 octobre au 15 décembre, la chasse est permise, avec l'arme de son choix. Si on le fait la nuit, il faut «être accompagné d'un chien de chasse et utiliser une carabine de calibre .22 à percussion latérale», prend soin de préciser le règlement.
Mélanie et ses voisins pourraient se faire une thérapie de groupe en s'organisant une partie de chasse à Saint-Gilles de Lotbinière. Il y a de bonnes recettes de ragoût de raton sur Internet, je les vois déjà se pourlécher les babines. Et vendre le poil de la bête aux Chinois ou aux Grecs, qui en sont friands. Il s'en est vendu au Québec pour presque 125 000$ l'an dernier.
Avec un prix moyen de 13$ la peau, il en faut une cinquantaine pour ramasser 680$.