Deux chasseurs sachant chasser

Bruce Turpin et Andy Bowles ont ensemble plus... (Photo fournie par Alexandre Deslauriers)

Agrandir

Bruce Turpin et Andy Bowles ont ensemble plus de 90 ans de carrière au Château Frontenac.

Photo fournie par Alexandre Deslauriers

Partager

Sur le même thème

Mylène Moisan

(Québec) Les portes de l'ascenseur s'ouvrent. Dedans, un grand gaillard souriant, assis derrière une table à cartes. Une chaise vide, une bouteille de scotch sur la table, deux verres. «You want a drink»?

Voilà le genre de choses qui auraient pu vous arriver si vous aviez séjourné au Château Frontenac dans les années 70, quand les joueurs de curling envahissaient l'hôtel pendant le Bonspiel, juste avant le Carnaval. Le Bonspiel, c'est un tournoi de gars. Juste des gars. Sur leur site Web, les organisateurs font la liste du nécessaire à apporter : du linge chaud, l'équipement de curling, des Tylenol.

Avec son collègue chasseur Bruce Turpin, Andy Bowles se rappelle les grosses années, quand les joueurs donnaient au Château des airs de maison de débauche. Ils en ont vu des verts et beaucoup de pas mûrs. Si vous avez regardé le film Hangover, ça vous donne une bonne idée de l'ambiance. «Si jamais il y avait d'autres clients, il fallait les avertir que c'était le Bonspiel.» Tout pouvait arriver. Presque tout est arrivé.

Embauché au Château en 1965, Bruce raconte qu'une équipe a eu la brillante idée d'emprunter un cercueil de chez Lépine Cloutier. «Ils l'ont monté à leur chambre, l'ont descendu au bar, l'ont accoté sur une colonne. Puis ils l'ont ouvert devant tout le monde. Il y avait un gars tout nu dedans qui tenait une rose rouge.»

Andy, engagé quatre ans après Bruce, se rappelle aussi la fois «qu'une gang a monté un orchestre juste avec des bass drums, ou grosses caisses en français. Il y en avait habillé en prisonniers. Ça n'avait pas de limite. Chaque équipe fait un party. Je ne sais pas comment ils font pour jouer au curling le lendemain».

La tradition se poursuit, ce sera le 100e en janvier. Ça ne remplit plus l'hôtel, mais on prend toujours la peine de placer les joueurs à bonne distance des autres clients. Parole d'Andy, «ce n'est plus comme c'était, c'est beaucoup moins pire maintenant». Il y a de la nostalgie dans sa voix.

Les deux bougres en ont long à raconter sur le Château. Ensemble, ils ont plus de 90 ans d'expérience. Ils ont porté les valises de tous les illustres visiteurs, certains les ont marqués plus que d'autres. Pour Bruce, premier chasseur, ça ne fait aucun doute. Les quelques minutes de 1969 qu'il a passées dans l'ascenseur avec Grace de Monaco sont les plus belles de sa vie. Quand il en parle, il ferme presque les yeux. «Elle avait un sourire magnifique, dégageait tellement de beauté.»

Ils s'ennuient des Nordiques. Bruce porte d'ailleurs une épinglette du défunt club sur son uniforme. La Ligue nationale, c'était beaucoup de clients, «85 % des équipes visiteurs» en dehors de la saison touristique en plus.

Ce sont eux qui ont accueilli l'Ontarien Wayne Bonney en 1975, venu arbitrer sa première partie à Québec, ils l'ont envoyé chez Simons s'acheter du linge chaud. «Le lendemain du match, raconte Andy avec son air jovial, il m'a accroché. Il ne parlait pas français, évidemment. Il m'a demandé : "What does niaiseux mean?" Maudit qu'on a ri. On l'a écoeuré longtemps avec ça, presque chaque fois qu'il venait. Et il en riait avec nous.»

Ils m'ont parlé de Céline, de Reagan, de McCartney. On était dans une salle de réunion trop grande du Château, j'avais le goût de les inviter prendre une bière dans un pub pas loin. L'endroit tout indiqué pour ces deux descendants irlandais, qui se font un devoir de célébrer la Saint-Patrick chaque année.

Ce ne sont pas tant leurs histoires qui m'ont fascinée que la façon dont ils me les ont racontées. Ils parlaient comme des gamins emballés par leur nouveau boulot, pas étonnant que ni l'un ni l'autre ne pensent à la retraite. Ils arrivent le matin à 6h, même s'ils commencent une heure plus tard. Ils prennent cette heure pour jaser, pour se mettre dans l'ambiance. Ils repartent à 15h.

Quand il regarde par la fenêtre de sa cuisine, dans Beauport, Andy voit un pignon du célèbre hôtel. Il le trouve encore beau. Bruce, lui, ne travaille pas vraiment au Château, mais «aux Nations Unies. J'ai vu des gens de partout. Nommez-moi un pays, j'ai vu quelqu'un qui vient de là! Quand on voit tous ces gens-là, on ne peut prendre sa retraite, c'est sûr qu'on va s'ennuyer!»

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

publicité

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer