Je ne connais pas le nom de ce gentil garçon que je croise souvent au parc près de chez nous, près de la rivière Saint-Charles. Peut-être l'a-t-il lui-même oublié. Je parie qu'il ne l'entend pas très souvent. J'imagine même sa maman, le soir venu, lui chuchoter à l'oreille en le bordant : «Bonne nuit, imbécile.»
Il y a dans le ton de cette grosse madame quelque chose de bienveillant, de maternel presque. Mais ce n'est pas ça que fiston retient. Ce petit bonhomme-là a l'intime conviction d'être un bon à rien. Et il faudra plus qu'un plan de coordination interministériel sur l'estime des enfants pour le convaincre du contraire.
Si au moins elle l'appelait Innocent, il pourrait aller faire sa vie en Afrique, où c'est un prénom respectable. Il pourrait même devenir pape.
Quand l'infirmière est venue chez moi après la naissance de mon premier gars, elle a regardé partout. Comme une inspectrice en bâtiment qui cherche les fissures, elle cherchait à évaluer les fondations de notre famille. Avec notre permission, elle a ouvert le garde-manger, le frigo. Elle est montée à l'étage voir la chambre du bébé, a visité la salle de bain en passant.
Vous devez en voir de toutes sortes? lui ai-je demandé. Elle a baissé la tête. «Vous pouvez pas savoir. Encore hier, j'ai vu une mère mettre des hot-dogs dans le blender pour donner en purée à son bébé. Avec du ketchup.» Elle était convaincue que c'était bien, de la viande, du pain et des tomates. Elle n'avait pas l'impression de mal faire. C'est ça le pire dans l'histoire, c'est qu'elle avait la conviction que c'était bien.
Avec un peu de chance, elle découvrira le pain Smart et les saucisses au tofu.
Une connaissance à moi travaille dans un centre de la petite enfance en basse ville. Ça pourrait être n'importe où à Québec. Une fois de temps en temps, à 18h, quand vient le temps de fermer, il reste une petite fille. Elle attend patiemment son père. Elle a l'habitude. L'éducatrice appelle à la maison, laisse sonner plusieurs fois avant d'avoir une réponse. Une voix endormie au bout du fil. «Pas déjà six heures?»
Le père arrive une demi-heure plus tard, s'excusant à peine, remerciant poliment l'éducatrice. Et la petite fille accompagne en silence son papa. Il lui tend la main pour traverser la rue, comme tout bon papa. À part que tous les bons papas, eux, n'oublient pas leur enfant à la garderie.
Si cette petite fille tourne bien plus tard, elle pourra remercier le CPE. Imaginons-la horlogère.
La Direction de la protection de la jeunesse n'aura probablement jamais à intervenir dans ces trois familles. Ces enfants grandiront à la va comme je te pousse. Un bon matin, ils réaliseront que ça ne se passe pas comme ça partout. Qu'on n'appelle pas son enfant «imbécile», qu'on ne donne pas de la purée de hot-dog à un bébé de six mois, qu'on n'oublie pas sa fille à la garderie.
Ce jour-là, ils devront décider s'ils feront pareil comme leurs parents ou le contraire. Les enfants d'alcooliques savent ça. Les enfants battus aussi. Mais ce n'est pas gagné. Ils partent avec deux prises et ils ont entre les mains un bâton bien mal taillé.