«Ça reste dans la famille...»

Serge Verreault a passé les 35 dernières années comme... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Serge Verreault a passé les 35 dernières années comme serveur au restaurant Aux Vieux Canons sur la Grande Allée. Il se rappelle des rois et des princes qu'il a servis, même de Joe Dassin qui a écrit des chansons sur la terrasse.

Le Soleil, Erick Labbé

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Mylène Moisan

(Québec) L'homme était prêt, il était venu pour ça. Un homme pas très grand, mais très discret. Il était venu acheter les deux vieux canons plantés devant le célèbre restaurant de la Grande Allée. Quand l'encanteur a ouvert les hostilités, il a crié franc : «7000 $.» Personne n'a répliqué. L'affaire était entendue.

J'ai approché l'acheteur 227 pour avoir ses impressions, comme on demande à un gagnant de Loto-Québec ce qu'il compte faire avec sa cagnotte. J'imaginais la belle histoire, le projet fou, le rêve d'une vie. Je n'ai rien su. Même pas eu droit au sourire de celui qui vient de faire une bonne affaire. «Ça vaut plus que ça», qu'il m'a dit presque en chuchotant. Puis il a claqué les talons.

Je suis restée pas loin, l'oreille tendue. Je n'allais pas repartir sans connaître le sort des canons. Un homme en complet noir s'est approché de l'intrigant acheteur. Il lui a tapé sur l'épaule, l'air satisfait. «Ça reste dans la famille.»

Au fil des conversations, j'ai su que le numéro 227, c'était un des deux frères de Gilles Verreault, fondateur des Vieux Canons, décédé il y a trois ans. Et c'est là toute l'ironie de la mort de cette institution familiale : le fils unique, Jean, liquide la vie de son père, qui lui a tout légué. Une vie qui s'est envolée mardi en 427 lots.

Un cousin du défunt était là. «Je suis le plus touché par la fermeture du restaurant.» Serge Verreault est ébranlé. Il y a passé les 35 dernières années comme serveur. Il se rappelle des rois et des princes qu'il a servis, de Joe Dassin qui a écrit des chansons sur la terrasse. C'est lui qui a servi les tout derniers clients, des Américains du Wisconsin. Comme le veut la coutume, il a «annulé» la dernière facture, 58 $. Il a 58 ans.

Il n'ira pas servir ailleurs, il prend sa retraite. Il s'en va dans ses terres à Château-Richer, s'occuper de sa maison, construite en 1669 par l'unique ancêtre des Verreault. Comme les vieux canons, elle aussi est restée dans la famille.

À travers les coupes à vin, les chaises hautes et les hachoirs à viande, on trouvait des violons, un vieux rouet, des vitraux. J'y ai trouvé Stéphane Verret, venu voir «son passé se faire démanteler». Embauché comme serveur il y a 19 ans, il est devenu directeur du restaurant. Gilles Verreault l'a toujours vouvoyé. Il lui faisait assez confiance pour lui faire servir les «tables spéciales», celles où des ententes se concluaient, «où des entourloupettes se faisaient».

Aux Vieux Canons ne vivait pas que du tourisme. Gilles avait trouvé une clientèle plus fiable, plus payante : les politiciens. Ils y sont tous passés. Stéphane a tout entendu, sans entendre. «Je pourrais écrire un livre avec tout ça. C'estM. Verreault qui a pistonné pour que Jean Lapointe devienne sénateur.» Le patron lui rappelait chaque fois de se fermer la trappe. Macho notoire, il prenait soin de lui servir une mise en garde plus importante encore : «À une femme, on ne fait jamais de confidences politiques.»

Ni à sa blonde, ni à sa mère.

Les politiciens s'y savaient en lieu sûr, comme les généraux français il y a 395 ans dans ce qui était leur quartier général. L'édifice est même relié à la citadelle par un souterrain. Le tunnel a été condamné depuis belle lurette, mais pas le lien entre le pouvoir et ceux qui en tirent les ficelles.

«Gilles Verreault avait compris, il finançait des deux côtés, se souvient Stéphane. Il couchait dans les deux lits. Il me disait : Il faut être borderline, toujours dans le milieu. Comme ça, tu n'auras jamais de problème.» Libéraux et péquistes ont mangé aux mêmes tables, bu dans les mêmes verres. Les réunions se faisaient dans la section du fond. Les portes se fermaient, rien n'en sortait.

Avant que s'amorce l'encan mardi matin, l'écran plasma accroché au mur diffusait RDI. C'était la commission Charbonneau. S'il était toujours de ce monde, Gilles Verreault aurait probablement pu y livrer quelques secrets. Mais, comme les canons et la maison ancestrale, eux aussi resteront dans la famille.

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