Le bruit se répandait en ville, la mairesse Boucher transportée de son domicile à l'hôpital, l'ambulance qui roulait lentement.
Je n'ai pas attendu la confirmation pour prendre la route du travail.
Les jours qui ont suivi ont été un flot ininterrompu de témoignages de reconnaissance pour la «mairesse du peuple».
L'expression m'a toujours un peu amusé, à cause du paradoxe.
Mme Boucher était bien sûr la mairesse du peuple. Pour son affabilité et le plaisir qu'elle avait à discuter avec les citoyens qui venaient à elle. À condition de ne pas la contredire ou la contrarier.
Mairesse du peuple à cause de son sens de l'humour et de l'autodérision qui montrait qu'elle ne se prenait pas pour une autre.
Mairesse du peuple à cause de son discours pro-classe moyenne. La bonne mère de famille venue faire le ménage et mettre de l'ordre dans les finances publiques.
Pour son choix de privilégier les équipements de loisir et de sport grand public, plutôt que pour l'élite.
Mais Mme Boucher n'était pas tout à fait ce qu'on imagine d'une mairesse du peuple.
Le «peuple» n'a jamais pris le train pour aller magasiner à Montréal ou à Toronto. Le peuple ne s'habille pas chez Yves Saint Laurent et porte des robes moins tapageuses.
Le peuple n'est pas qu'aux concerts classiques, à l'opéra ou dans les galeries d'art. Il va aussi aux shows pop ou rock, au Festival d'été, au hockey. Le peuple voit des amis, fait ses courses à l'épicerie, tire parfois le diable par la queue.
Cette mairesse dont la réputation s'est bâtie sur la rigueur et le contrôle des dépenses était à bien y penser plutôt dépensière. Elle croyait que les choses qui méritaient d'être faites méritaient d'être bien faites. Et que ça coûterait ce que ça coûterait.
On se souvient de son hôtel de ville, qui porte aujourd'hui son nom, route de l'Église à Sainte-Foy.
Son grand projet de reconstruction du Palais de l'intendant en fut le dernier exemple. La Ville allait défoncer les budgets et les échéanciers, mais la mairesse s'en balançait.
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J'ai toujours pensé que l'élection de Mme Boucher à la mairie de Québec avait été bénéfique. Pas tant pour les finances ou l'économie de la ville que pour l'effet sur les citoyens.
Une catharsis. La revanche des banlieues. Un passage obligé pour tourner la page sur les fusions et préparer la grande réconciliation de 2008.
Mme Boucher n'aura pas siégé assez longtemps à Québec pour y laisser des traces durables comme ses prédécesseurs.
Elle aura tout de même imprimé un certain style, une façon de faire qui ont fait des petits : le langage direct; la négociation ferme et sur la place publique avec les employés; les voyages couverts par des journalistes, etc.
Rien ni personne ne pourra cependant remplacer ou imiter ses éclats de rire retentissants.
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J'ai rapidement pensé que si Mme Boucher était restée longtemps à la mairie, ç'aurait été une catastrophe pour Québec. Au mieux, une occasion manquée.
À 70 ans, elle avait l'énergie et la volonté de s'attaquer à l'administration quotidienne, mais pas le souffle ni la vision pour projeter Québec en avant. La ville aurait fini par en souffrir, se replier, se ratatiner.
Pour sa famille, ses proches et ceux qui l'aimaient, son départ est arrivé beaucoup trop vite.
Mais pour «l'intérêt supérieur» de la ville, c'est bête à dire, ce fut quasiment providentiel.
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Avec cinq ans de recul, je crois toujours que le plus bel héritage de Mme Boucher reste la plage Jacques-Cartier.
Pour la qualité et le plaisir du parc, mais plus encore peut-être pour la force de l'exemple.
Celui d'avoir fait passer l'intérêt et le bonheur publics devant ceux de propriétaires privés.
Mme Boucher a donné le signal du retour au fleuve et inspiré le plus spectaculaire projet d'aménagement de ce début de siècle à Québec : la promenade Samuel-De Champlain.
J'ai vu il y a quelques jours que la famille de Mme Boucher n'avait pas perdu espoir de voir son nom dans la toponymie de la plage Jacques-Cartier. Un espoir légitime.
Le jour de son décès, j'avais conclu ma chronique en disant que ce «lieu magnifique, son plus bel héritage, mériterait bien de porter un jour son nom».
Je n'ai pas changé d'idée.