Lorsque des vagues du Parti québécois et de l'Action démocratique du Québec ont balayé la région de Québec, Jean-Talon n'a jamais cédé. Une forteresse.
Même des candidatures prestigieuses du PQ comme Louise Beaudoin ou Diane Lavallée n'y ont rien changé, bien que les résultats aient parfois été très serrés.
Le premier réflexe serait de concéder Jean-Talon aux libéraux. Dans une circonscription instruite, âgée et confortable, on comprendrait que l'appétit pour le changement est moins pressant qu'ailleurs.
J'ai donc été étonné la semaine dernière, au lendemain des derniers sondages, de lire sur le site de Too close to call une projection donnant Jean-Talon au PQ.
Une marge minuscule dont il faut se garder de tirer des conclusions. Surtout avec la Coalition avenir Québec tout près derrière. Mais il y avait là un signal. Ce pourrait être une des rares luttes à trois dans la région de Québec, avec Jean-Lesage, Charlesbourg et Louis-Hébert.
Outre les allégations de favoritisme et de corruption du gouvernement Charest, deux autres facteurs pourraient jouer contre la tradition libérale dans Jean-Talon.
1. La nouvelle carte électorale
Jean-Talon a glissé vers l'ouest et le nord. Sillery y est encore, mais Saint-Sacrement et Montcalm n'y sont plus. Le coeur de la circonscription est désormais Sainte-Foy, autrefois dans Louis-Hébert.
Cela signifie qu'il y a désormais dans Jean-Talon plus de jeunes et d'étudiants, de familles de classe moyenne, d'immigrants aux moyens modestes et de locataires.
Cela signifie une clientèle plus volatile qui a parfois voté libéral (Hamad, Doyon, Castonguay), parfois PQ (Bégin, Morin).
Le mouvement de boycottage étudiant n'a pas eu à Québec l'ampleur de celui de Montréal, mais si le PQ réussit à amener davantage de jeunes aux urnes, il a ses chances.
2. L'avenir des propriétés religieuses de Sillery
Il est rare qu'un sujet local influence le cours d'une élection provinciale, mais ce pourrait être différent à Sillery.
Depuis quelques mois, des citoyens de la Coalition pour l'arrondissement historique dénoncent les projets immobiliers (condos) sur les grands domaines religieux.
Ils parlent de protection du patrimoine, mais redoutent aussi les impacts sur la circulation et leur qualité de vie.
Plus de 500 citoyens ont ainsi planté devant leur résidence des affiches roses ou vertes : «SOS Arrondissement historique».
La campagne provinciale leur offre une tribune inattendue.
«Ce serait idiot de ne pas en prendre avantage», explique la porte-parole Mary Shee.
Le PQ s'est engagé la semaine dernière à veiller sur les falaises de Sillery. La Coalition tente maintenant de rencontrer tous les candidats dans Jean-Talon. Le PQ et la CAQ ont déjà rendez-vous. Le libéral Bolduc n'a pas encore donné suite.
------
Le ministère des Affaires culturelles s'est doté il y a deux ans d'un «cadre de gestion» pour les grandes propriétés religieuses. Il y définit des orientations rassurantes pour les citoyens : éviter le morcellement des grands domaines, l'ajout de nouvelles rues et le lotissement; protéger les grands espaces, les boisés et les percées visuelles vers le fleuve; respecter l'architecture et les «systèmes d'aménagement»; contrôler les gabarits.
Les nouvelles constructions ne seront pas impossibles, mais pas n'importe où ni n'importe comment.
Reste à traduire ces orientations dans le Plan de conservation du Ministère et dans le Programme particulier d'urbanisme (PPU) de la Ville de Québec.
En théorie, tout semblait bien engagé. Jusqu'à ce que les citoyens apprennent, début juillet, la vente à un privé d'un terrain de Jésus-Marie pour un projet de condos.
Le choc, l'inquiétude et, comme souvent, un soupçon de paranoïa : les dés étaient-ils pipés? Tout est-il déjà décidé?
Ce fut le point de départ de l'affichage et de l'agitation politique.
-----
La direction régionale du Ministère confirme avoir autorisé le lotissement du terrain de Jésus-Marie et plaide que le projet soumis respectait les orientations.
J'avoue avoir du mal à suivre. L'orientation numéro un du Ministère est d'éviter de morceler les grandes parcelles par du lotissement. Et voici qu'il autorise du lotissement avant même d'adopter son Plan de conservation.
Je ne sais pas qui va l'emporter dans Jean-Talon, mais les affiches vertes et roses vont survivre aux affiches électorales.
Le prochain député n'en a pas fini avec les propriétés religieuses. Ni les élus municipaux.