J'observais, sur le sable, le ballet des bécasseaux défiant le va-et-vient de l'eau, plongeant une tête à la limite de l'écume, la retirant pour fuir la vague à pas pressés pour revenir aussitôt. Des goélands sans dignité se disputaient les miettes et déchets abandonnés.
Au-dessus de la dune plantée d'herbes hautes, le vol entrecroisé des oiseaux de rivage revenant de la pêche leur prise au bout du bec.
Un banc de brume est entré au fond de la baie, décolorant un moment le soleil que les nuages et la pénombre allaient bientôt finir d'avaler.
L'eau était chaude et l'air encore doux. Nous avons replié les chaises et quitté la plage à notre tour, repus d'une autre magnifique journée d'été.
Dans le Cape Cod Times du lendemain matin, sur la table du petit déjeuner, ce titre en lettres grasses : «A plan of attack». Au-dessous, une petite photo de requin et ces mots qui disaient tout : «shark watch».
Un journal sensationnaliste aurait mis une photo plus grosse, qui sait, des lettres rouge sang. Mais Cape Cod ne veut pas effrayer ses visiteurs. Déjà que les hôtels n'affichent pas complet malgré la pointe des vacances.
Le texte rappelait l'attaque d'un requin blanc sur un baigneur la semaine dernière à Truro, à la pointe Nord du Cape.
Cinquante kilomètres de Yarmouth où nous avions planté notre parasol. Assez loin pour ne pas avoir peur, mais pas assez pour l'ignorer.
L'homme s'était débattu pour repousser le squale et nager jusqu'à la berge; 47 points de suture pour recoudre une morsure au pied.
Depuis juillet, des baigneurs ont rapporté avoir vu plusieurs requins blancs sur les plages atlantiques de Cape Cop. Un kayakiste a été suivi.
L'eau chaude de juillet et la présence de phoques le long de la côte attirent les requins. Cela n'a rien d'exceptionnel, même si cela a toujours son effet.
On a encore en tête le Jaws de Steven Spielberg tourné pas très loin à Marthas's Vineyard.
Les autorités ont choisi de ne pas fermer les plages et de ne pas partir à la chasse aux requins, sinon pour documenter davantage leur présence.
On va plutôt faire des relations publiques et mieux informer les baigneurs des dangers et des zones à risque.
Une opération en douceur au pays de la loi et de l'ordre.
À la fin du reportage, une grande photo montrait quatre rangers du Service national des Parcs. En bras de chemise, ils avançaient, résolus, dans une allée de sable bordée de rosiers sauvages et de clôtures de bois menant à la plage.
Le flash m'est venu un peu plus tard. Sean Connery et Kevin Costner sur l'affiche d'Eliot Ness et des Intouchables, prêts pour la chasse aux requins dans les rues de Chicago.
À mon retour, sa photo était à la une des journaux de la veille. Elle y était encore deux jours plus tard, ce qui montre l'ampleur de la prise.
François Legault, dont la sobriété est souvent désespérante, s'est lui-même occupé des superlatifs pour présenter sa recrue : «C'est notre Eliot Ness québécois». Un ranger dans la piscine aux requins.
Le rapport de Jacques Duchesneau avait à l'époque eu l'effet d'une bombe. Comme son entrée dans cette campagne électorale.
Je me souviens pourtant avoir été déçu du rapport. Le propos était pertinent et explosif, mais trop peu documenté en faits et en noms.
J'avais été agacé par les effets de forme et de style qui tenaient par moment de l'ésotérisme; agacé par son empressement à parader devant les caméras plutôt qu'à remplir les cases vides de l'enquête.
«On verra», comme dit son chef.
Nous avons passé les douanes à Stanstead. Rien à déclarer. Des bécasseaux fuyant l'écume des vagues et un requin dans le journal. Quelques kilomètres plus loin, nous avons vu une première affiche électorale.