Ne souriez pas.
Comme disait un politicien français : «La situation ne peut plus s'aggraver que dans le sens d'une amélioration.»
Docteur, est-ce grave? Ce que la majorité silencieuse ne dit pas, bien des Québécois l'entendent quand même. Les uns perçoivent sa voix derrière les concerts de casseroles et les manifs. Les autres l'entendent applaudir chaque arrestation, chaque coup de matraque, chaque restriction des droits et des libertés.
Pour l'instant, notre situation apparaît aussi délicate que celle décrite par mère Teresa, dans une célèbre entrevue.
«Quand vous priez Dieu, que lui dites-vous?» avait demandé un journaliste.
Mère Teresa avait répondu : «Je ne dis rien. J'écoute.»
L'autre avait insisté : «Et qu'est-ce que Dieu vous dit?»
Alors, la future sainte avait confié, le plus naturellement du monde : «Il ne dit rien. Il écoute.»
Docteur, est-ce grave?
Il y a ceux qui entendent parler la majorité silencieuse. Mais il y a les autres - plus nombreux - qui veulent parler en son nom.
La supercherie ne date pas d'hier. Celui qui a mis à la mode le concept de «majorité silencieuse» était nul autre que le président américain Richard Nixon. Pas un enfant de choeur. Ni un modèle démocratique.
Pour Nixon, la majorité silencieuse rassemblait forcément ceux qui étaient d'accord avec lui. Les autres, il les écrasait de son mépris. En 1972, il ordonna un cambriolage dans les locaux de ses adversaires démocrates, point de départ du scandale du Watergate. À la fin, seul le pardon de son successeur lui épargna la prison.
«Nixon était un artiste : il pouvait vous donner la main et vous poignarder dans le dos en même temps», disait son «meilleur ennemi», le journaliste Hunter S. Thomson. Selon Thomson, Nixon possédait «autant d'intégrité qu'une hyène et autant de style qu'un crapaud venimeux». Il ne pouvait pas l'imaginer en train de rire, «sauf peut-être à la vue d'un paraplégique démocrate incapable d'utiliser la machine permettant de voter».
Docteur, est-ce grave?
Ces jours-ci, on trouve difficilement un ministre du gouvernement de Jean Charest qui ne remet pas son avenir électoral entre les mains de la «majorité silencieuse».
«Il faut permettre à la majorité silencieuse de s'exprimer», clame la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne. «Il importe que la majorité silencieuse se prononce», répète le ministre des Ressources naturelles, Clément Gignac.
Mais l'expert incontesté en la matière, cela reste encore le maire de Québec, Régis Labeaume. Ces jours-ci, non seulement M. le maire sait pourquoi les gens sont venus en moins grand nombre aux fêtes de la Saint-Jean, mais il fournit spontanément des chiffres. Comme le magicien qui sort une série d'appareils électroménagers de son tout petit chapeau.
«Pour le nombre de personnes qui sont déçues, il y en a 10 fois plus qui sont heureuses que ça se soit passé comme ça», expliquait-il, en début de semaine.
Plus au courant, tu te transformes en ligne de haute tension.
Docteur, est-ce grave?
Ces jours-ci, le Québec ressemble au gars qui demande à son ami imaginaire d'aller vérifier le niveau d'encre invisible. Mais sur une note plus légère, je me permets de conclure avec cette blague, gracieuseté d'un lecteur.
«Jean Charest se présente à la banque pour encaisser un chèque. Un peu embarrassée, la caissière lui demande une pièce d'identité.
- Je n'en ai pas, répond-il. Vous ne me reconnaissez pas? Je suis Jean Charest, le premier ministre du Québec.
- C'est vrai que vous lui ressemblez beaucoup, convient la caissière. Mais c'est notre politique. L'autre jour, Tiger Woods s'est présenté ici sans pièce d'identité. Pour retirer de l'argent, il lui a fallu sortir un bâton de golf et caler un roulé de plus de 20 mètres, à travers le hall d'entrée. Alors comment allez-vous prouver que vous êtes Jean Charest?
Le premier ministre se met à réfléchir. Il sue à grosses gouttes. En désespoir de cause, il explique :
- Honnêtement, j'ai la tête complètement vide. Je ne sais pas quoi vous dire. Ni quoi faire. Aucune idée ne me vient spontanément à l'esprit.
En entendant ces mots, le visage de la caissière s'illumine.
- Maintenant, tout le monde vous reconnaît, M. le premier ministre.»