Aujourd'hui, le hasard de la compétition a voulu que les frères ennemis de la zone euro, l'Allemagne et la Grèce, s'affrontent en quart de finale. Mais il n'y a que l'entraîneur de l'équipe allemande, Joachim Löw, pour prétendre qu'il s'agit d'un match «comme les autres».
Faute de mieux, la rencontre a été rebaptisée le «derby de la dette». Dans le coin droit, la Grèce, un pays dont le naufrage économique menace la zone euro. Dans le coin gauche, l'Allemagne, le pays le plus riche du continent, qui ne cesse de faire la leçon à la «cigale» grecque.
Au début de la semaine, le ministre allemand des Affaires étrangères en a rajouté, en disant qu'il était hors de question de renégocier le plan d'austérité imposé à la Grèce. Pas une déclaration. Une gifle. Ou comme disait un ancien entraîneur de l'Olympique de Marseille : «le gâteau sur la cerise».
Le quotidien anglais The Times a déjà dit que «le football, c'est la guerre par d'autres moyens». N'exagérons rien. Les escarmouches entre l'Allemagne et la Grèce se déroulent surtout par tabloïds interposés. Un journal grec a placé une image de gros bras musclés en page couverture, accompagnés d'une manchette aussi subtile qu'un coup de poing en plein front : «Voilà la Grèce, bande d'imbéciles».
Ne voulant pas être en reste, un journal allemand a répliqué : «Pauvres Grecs, nous allons vous mettre en banqueroute. Mais gratuitement, cette fois».
Bons baisers d'Ukraine
On dira que le foot a l'habitude des moments où le jeu n'est plus tout à fait un jeu. Et pas seulement à cause des hordes de supporteurs exaltés qui suivent certains clubs. On pense au match entre l'Allemagne de l'Est et l'Allemagne de l'Ouest, en 1974. Ou à celui entre l'Angleterre et l'Argentine, en 1986, quatre ans après la guerre des Malouines.
Pour la petite histoire, il semble que c'est après le match de 1986 que le légendaire entraîneur anglais Bobby Robson a prononcé sa phrase fétiche : «J'aurais donné ma main droite pour être pianiste.»
Mais ne nous égarons pas. Car un autre type de controverse s'est invitée à la grande fête du foot européen : le boycottage politique. En 2007, l'attribution de la compétition à un duo formé par la Pologne et par l'Ukraine ressemblait pourtant à une bonne idée. À une manière de rapprocher l'Ukraine et l'Europe. Sauf qu'entre-temps, la situation politique s'est compliquée. Le gouvernement ukrainien du président Viktor Ianoukovitch a restreint les libertés. Et l'ouverture imminente de l'étrange procès pour meurtres de l'ancienne première ministre, Ioula Timochenko, n'arrangera pas les choses.
En guise de protestation, plusieurs dirigeants européens refusent d'assister aux matchs présentés en Ukraine. La chancelière allemande a comparé le pays à une «dictature». Le président français a été à peine plus délicat. Loin de rapprocher l'Ukraine de l'Europe, l'Euro 2012 semble concrétiser son éloignement politique...
Pari dangereux
Ajoutons à tout cela que la logique des autorités du football n'est pas toujours facile à suivre. Depuis le début de l'Euro, elles ont imposé une amende de 80 000 euros (103 000 $CAN) à la Fédération croate de football pour des insultes racistes scandées par ses supporteurs. C'est moins que les 100 000 euros réclamés à un joueur danois, pour avoir dévoilé le nom d'une société de pari sportif, inscrite sur le haut de ses sous-vêtements! Est-ce à dire que le racisme est moins grave qu'une pub non réglementaire sur les paris sportifs?
On dira que le football possède de bonnes raisons d'être hyper chatouilleux envers tout ce qui touche aux paris. Le sport est ébranlé par une série de scandales reliés au jeu illégal. L'an dernier, au moins 50 matchs de la première division italienne ont été truqués. À l'échelle mondiale, l'enjeu est devenu colossal. Voire incontrôlable. En additionnant le chiffre d'affaires des paris légaux et illégaux, le magazine français L'Express avance un chiffre de 1290 milliards $. L'équivalent du PNB du Canada!
La palme du complot foireux revient pourtant à un gardien de but de la troisième division italienne. Criblé de dettes, le gardien aurait garanti une défaite de son équipe à des parieurs. Pour s'en assurer, il avait même placé des somnifères dans la gourde de cinq coéquipiers. Hélas pour lui, son équipe à moitié groggy a quand même remporté le match...
Et l'histoire ne dit pas si le gardien a dû troquer les somnifères pour les antidouleurs, après avoir affronté la colère des parieurs illégaux...
Le match de la mort
Bien sûr, le foot européen peut se consoler en songeant qu'il a connu bien pire. Il y a presque 70 ans, le 9 août 1942, l'Ukraine était le théâtre d'un match de foot légendaire, surnommé le match de la mort.
«C'est une histoire de dribleurs fous et insouciants qui avaient préféré la mort à un match arrangé», écrit l'auteur Pierre-Louis Basse, dans son récent livre Gagner à en mourir (Robert Laffont).
Essayons de résumer les faits. À l'été de 1942, l'Allemagne nazie occupe l'Ukraine. Malgré la terreur et la guerre, «les bourreaux ont besoin de distraction», écrit Basse. Alors ils décident d'organiser des matchs entre des aviateurs allemands et des rescapés de l'équipe de Kiev.
À première vue, tout favorise les Allemands. Leur victoire doit illustrer leur supériorité sur les Ukrainiens, qu'ils considèrent comme des sous-hommes. Mal nourris, ces derniers doivent jouer le match après une dure journée de travail!
À la surprise générale, les «sous-hommes» l'emportent 5 à 1. Sûr que l'affaire ne peut en rester là. Un match revanche se déroule le 9 août 1942.
À la mi-temps, le score est égal. Et un officier nazi vient s'adresser aux Ukrainiens. On imagine le discours.
- Nous sommes impressionnés par votre habilité. Mais vous ne pouvez pas gagner...
La menace est claire. Sauf que les Ukrainiens refusent de perdre. Ils gagnent encore, au compte de 5-3.
La foule est en délire. Pendant un instant, tout s'efface. Même les massacres, la défaite, l'horreur, la honte.
Mais la belle histoire finit mal. Quelques jours plus tard, les vainqueurs sont arrêtés. Des crimes imaginaires. Sabotage. Terrorisme. Appartenance au Parti communiste.
Plusieurs joueurs sont envoyés dans des camps de concentration. Quatre n'en reviennent pas, dont le gardien de but, un certain Kolya Trusevich.
Mais la légende n'en a pas fini avec lui. Elle raconte qu'avant de l'exécuter d'une balle dans la nuque, en février 1943, les bourreaux ne parvinrent jamais à lui faire mettre un genou par terre.
Normal. Quand on a réussi à se tenir debout durant deux matchs de la mort, on ne s'avoue pas vaincu en prolongation.