«Qui m'aime me suive»

Gilbert Lavoie
Le Soleil

(Québec) Si on remontait dans le temps, on pourrait en faire un scénario de film...

L'armée est épuisée. Il y a déjà neuf ans qu'elle défend l'empire jusqu'au-delà de ses frontières. Elle a gagné ses batailles, mais elle a perdu ses meilleurs officiers au combat. D'autres ont déserté. Les légionnaires ont le goût de rentrer chez eux, de retrouver leur famille, de goûter la douceur du soir, sous les oliviers.

Mais le vieux général n'a pas dit son dernier mot. Il veut livrer une dernière bataille, son plus grand combat. Dans un geste solennel, il lève son glaive et lance un appel à ses troupes: «Pour l'honneur, pour la patrie, pour l'avenir de nos enfants! Qui m'aime me suive!»

Et son armée le suit...

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C'est un peu ce qui se passe dans l'équipe de Jean Charest. Ils sont nombreux à douter, à vouloir partir. Mais ils n'ont pas le choix: si le chef reste, ils devront l'accompagner dans son dernier combat.

«C'est sûr qu'on a une pression du genre: "Ne t'en va pas"», explique un ministre, sous le sceau de l'anonymat. «J'essaie de réfléchir à tout ça, et les autres font la même chose. Et tu sais, on aime tous Jean, on l'apprécie. Il prend tellement soin de nous, il est tellement attentif à nos affaires, il connaît nos enfants, il connaît nos conjoints. S'il y a quelque chose qui ne va pas, il veut le savoir, il veut nous aider. Sur le plan humain, il est super. On l'aime. Alors, quand il nous demande quelque chose, c'est plus difficile de dire non.»

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Plus on étudie la situation, plus on en vient à la conclusion que Jean Charest n'a plus le choix: il devra déclencher des élections à la mi-août pour le 17 septembre. La commission Charbonneau vient à peine de commencer ses audiences publiques que les révélations embarrassantes commencent à sortir: Jacques Duchesneau raconte les tracasseries administratives qu'on lui a fait subir après l'avoir nommé à l'Unité anticollusion. Sam Hamad a refusé de recevoir une copie de son rapport dénonçant les pratiques douteuses dans la construction. Et ce n'est que le début... Imaginez la suite lorsque les entrepreneurs véreux seront soumis à l'interrogatoire des procureurs de la commission. C'est ça, le danger d'une enquête publique: peu importe qu'elles soient fondées ou pas, les allégations font la nouvelle du jour, bien avant les démentis ou les explications. Le Parti libéral ne peut courir le risque d'une campagne électorale de cinq semaines entrecoupée de révélations semant des doutes sur l'intégrité de ses ministres et députés. Il doit donc tenter sa chance avant la reprise des travaux de la commission Charbonneau. C'est maintenant ou jamais pour Jean Charest. Et si c'est maintenant, il doit pouvoir compter sur ses troupes.

Le mentor

Tout comme Brian Mulroney, son mentor, Jean Charest a su garder l'affection et la loyauté de ses députés. Certains devront céder leur place pour renouveler l'équipe. Mais dans les régions francophones plus favorables au Parti québécois, le chef libéral doit convaincre ses députés d'être à nouveau candidats. Il a désespérément besoin d'eux pour éviter que le Parti libéral du Québec ne représente plus que des circonscriptions allophones ou anglophones. Dans le Québec métropolitain, des efforts considérables seront déployés pour faire réélire les Sam Hamad, Yves Bolduc, André Drolet, Michel Pigeon, Raymond Bernier, Michel Matte, Patrick Huot et Gilles Lehouillier.

L'autre grand défi du premier ministre sera d'offrir un espoir de renouvellement. Il doit trouver des circonscriptions sûres pour les candidats de prestige, des candidats «ministrables», comme on dit en campagne électorale. Cela pourrait impliquer un remaniement ministériel préélectoral pour combler les trous laissés par les départs inévitables, mais un remaniement temporaire pour laisser de la place aux nouveaux venus. C'est un processus complexe, mais «Dan Gagnier, son chef de cabinet, est bon là-dedans, explique un stratège. Et je suis convaincu qu'il a déjà un plan de match là-dessus, d'autant plus qu'il avait songé à un scénario électoral pour le printemps».

L'armée n'est pas encore en marche, mais elle affûte ses armes depuis trop longtemps pour abandonner.

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