Ce qui s'est vraiment passé le matin du 12 novembre 2009 entre l'ex-juge Jacques Delisle et sa femme Nicole Rainville restera incertain.
Le seul qui aurait pu le raconter, M. Delisle, a choisi de ne pas témoigner. Ce silence fut le fait saillant du procès.
Pourquoi refuser de témoigner quand on n'a rien à se reprocher? C'est la question qu'on se pose tous.
L'explication est platement stratégique. La défense a jugé qu'elle n'avait pas besoin de ce témoignage. Qu'un doute suffisant avait déjà été soulevé.
Elle a évalué le risque. En mars 2011, M. Delisle s'était adressé à la juge avant l'enquête préliminaire. Le Soleil a rapporté qu'il parlait lentement et de façon posée, «choisissant soigneusement ses mots et s'interrompant quelques fois pour surmonter son émotion».
Comment réagirait-il sous la pression de la Couronne?
Pourquoi gardait-il une arme chargée à la maison? Comment l'avait-il obtenue? À quel sujet s'était-il querellé avec sa femme le matin du drame?, etc.
Si M. Delisle est acquitté, la rumeur va s'emballer. Il restera des doutes. Mme Rainville s'est-elle vraiment suicidée? En était-elle capable physiquement?
Bien avant le début du procès, un troisième scénario a beaucoup couru. Au sortir des plaidoiries la semaine dernière, beaucoup y croyaient encore.
Cette idée que M. Delisle a peut-être aidé sa femme à se suicider.
On pourrait même imaginer qu'il ait tenu l'arme pour elle, ce qui resterait un meurtre, mais pour un motif de compassion plus noble que celui de vouloir refaire sa vie avec sa maîtresse.
La police a jonglé un temps avec ces concepts vaporeux de «meurtre par compassion» ou de «suicide assisté», pour finalement conclure à un meurtre.
Il n'en fut donc pas question au procès.
«Messieurs, dames, ne spéculez pas sur ce que vous n'avez pas entendu», a mis en garde l'avocat de M. Delisle, Me Jacques Larochelle, au début de sa plaidoirie.
Mais Me Larochelle a lui-même flirté avec l'idée. Il cherchait alors à expliquer au jury la notion de «doute raisonnable».
Même s'il y avait une preuve que M. Delisle a été négligent de laisser traîner une arme chargée à côté de sa femme suicidaire, ce ne serait pas suffisant pour le trouver coupable de meurtre, a-t-il plaidé.
Il est allé plus loin. Même s'il y avait une preuve que M. Delisle a laissé le pistolet pour que son épouse s'en serve et même s'il lui avait demandé de s'en servir, il faudrait l'acquitter.
Il m'a alors traversé l'esprit que c'est peut-être ce qu'aurait raconté M. Delisle s'il avait témoigné pour sa défense : je n'ai pas tué ma femme, mais j'ai laissé l'arme chargée à sa portée au cas où.
J'ai suivi le procès dans les médias et suis allé écouter les plaidoiries finales.
Il m'a semblé que peu importe le scénario, meurtre ou suicide, il y avait toujours un détail qui clochait, une invraisemblance, une improbabilité. Des pièces manquantes dans le puzzle.
1. Le meurtre
Si M. Delisle a tué sa femme, pourquoi a-t-il avoué à la police s'être disputé avec elle le matin même?
Pourquoi s'être incriminé avec une arme illégale? Pourquoi avoir confié qu'il trouvait difficile de prendre soin de son épouse?
Pourquoi avoir semé lui-même l'idée d'un meurtre avant même que les policiers y songent?
La preuve montre que l'arme était à «bout touchant» sur la tête. Si Mme Rainville a cherché à se protéger en plaçant sa main près du canon de l'arme, pourquoi n'y a-t-il pas de sang sur sa main?
2. Le suicide
Si Mme Rainville s'est suicidée, pourquoi une arme à feu plutôt que des médicaments?
Comment a-t-elle pu d'une seule main vérifier que l'arme était chargée, à moins d'avoir eu de l'aide?
Comment croire que cette ancienne chasseuse ait tenu l'arme à l'envers, seule position pouvant expliquer les traces de suie sur sa main?
Si elle était dépressive au point de se suicider, pourquoi mettait-elle tant d'efforts à se réhabiliter de ses accidents de santé? Pourquoi ne pas avoir laissé une note pour ses proches? Il n'y a pas d'automatismes sur les circonstances d'un suicide, mais ç'aurait été vraisemblable.
Je ne veux pas essayer d'apprécier la preuve à la place du jury. Ce serait prétentieux, injuste et futile. Sans compter que je n'ai pas entendu toute cette preuve.
À distance, il m'a semblé qu'un doute a été soulevé par la défense. Probablement plusieurs, même. Mais ce doute est-il «raisonnable»?
Est-il raisonnable de croire que dans l'état de détresse où on peut l'imaginer, Mme Rainville ait empoigné l'arme à l'envers et réussi à tirer?
C'est ultimement la question à laquelle devra répondre le jury, lorsqu'il aura fini de démêler les faits importants de ceux qui le sont moins ou pas du tout.
Ma prédiction vaut la vôtre. Je dirais longue délibération et acquittement. Ce qui ne permettra pas de conclure avec certitude sur ce qui s'est vraiment passé.
Dans les films et les romans, le crime parfait est celui pour lequel l'auteur est accusé et acquitté. Cela aussi m'a traversé l'esprit.
Sauf qu'on n'est pas ici dans une oeuvre de fiction. On est dans l'intimité d'un drame familial bien réel, avec ses blessures, ses déchirements, ses non-dits. Peu importe la thèse à laquelle on veut croire.