Harper visite la gauche

Raymond Giroux
Le Soleil

(Ottawa) Stephen Harper a rencontré ce matin François Hollande, à l'Élysée. Ces 45 minutes méritent d'être notées, le premier ministre ayant tiré toutes les ficelles de la diplomatie pour cette escale difficile.

Le moment est en effet délicat pour le président français, à trois jours du premier tour des élections législatives. La politique intérieure prend tout son temps, cette semaine.

Outre M. Harper, il ne reçoit que deux autres dirigeants, soit le premier ministre du Qatar, un riche émirat qui pèse lourd au Moyen-Orient comme à Paris, et le président de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.

M. Harper a livré le fond de sa pensée dans une entrevue au réseau CBC, mardi, en évoquant un scénario catastrophe pour l'avenir de l'Europe en général, et de l'euro en particulier.

«Je suis inquiet, disait-il. Nous sommes dans une situation fragile» et les solutions à court terme ne suffisent plus.

Or, rarement aura-t-on vu deux pays, le Canada et la France, prôner des politiques économiques et sociales aussi divergentes, à la suite du remplacement de Nicolas Sarkozy par un président socialiste.

À titre d'exemple, la France vient de rétablir la retraite à 60 ans pour certaines catégories de travailleurs et de créer une «Banque publique d'investissement» dans le cadre de sa nouvelle politique de financement de la croissance économique. M. Harper a dû sauter sur sa chaise en prenant connaissance de ces deux décisions du Conseil des ministres français, hier.

Mais trop tard, il avait déjà sollicité et obtenu sa rencontre de travail. Au moins devait-il savoir que le gouvernement Hollande avait convoqué un grand Sommet social pour le mois prochain, une initiative qui ne viendrait jamais à l'esprit de notre premier ministre.

On pourrait demander à M. Harper de quoi il se mêle en donnant des leçons aux dirigeants européens. Mais il a justement raison de s'inquiéter, alors que plusieurs pays y vivent déjà en récession.

Lorsque 17 pays partagent une monnaie commune, l'euro, et pratiquent 17 politiques économiques différentes, les problèmes affluent évidemment de partout.

Si le Canada n'a rien à voir en soi avec les malheurs de la Grèce ou la crise hypothécaire espagnole, il souffrira de leurs effets néfastes sur les banques européennes et l'économie du reste du continent.

M. Harper et l'Allemande Angela Merkel, qui ont pris le temps de discuter au G8 de Camp David, il y a trois semaines, prônent et pratiquent l'austérité. Le Britannique David Cameron, avec qui le premier ministre s'entend comme larrons en foire, va encore plus loin dans le genre.

M. Hollande, lui, vient de gagner la présidentielle sur un programme contraire. Sans rancune, il accepte de recevoir le premier ministre du seul pays au monde qui, dans une crise de souveraineté aiguë et incompréhensible, a tenté (en vain) de s'opposer à l'élection de députés français sur son territoire.

Dans sa recherche d'une majorité parlementaire, le président socialiste ne changera pas son fusil d'épaule devant une tasse de café.

Mais il a un intérêt direct dans cette rencontre : seuls le Canada et l'Allemagne jouissent en ce moment de l'espace fiscal pour pratiquer une politique de relance économique et les autres membres du G20, rapportait hier l'agence Reuters, les ont dans le collimateur.

Le ministre des Finances Jim Flaherty convenait d'ailleurs au début de la semaine que son gouvernement pouvait se permettre d'intervenir en cas de récession.

Le détour parisien aidera M. Harper à comprendre qu'à l'impossible nul n'est tenu, et que peut-être les conservateurs devront-ils ravaler leur dernier budget dès la prochaine mise à jour, sinon plus tôt encore.

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