À quand une loi pour interdire la jeunesse?

<p>Jean-Simon Gagné</p>

Jean-Simon Gagné
Le Soleil

(Québec) Au début, le premier ministre Jean Charest a fait le pari que les grèves étudiantes s'essouffleraient rapidement. Ce fut une erreur.

Ensuite, il a parié que la justice et les directions d'établissement scolaire feraient le sale boulot, pour mettre fin aux grèves. Autre échec.

Maintenant, il mise sur une loi spéciale draconienne, qui n'établit guère de distinction entre les manifestants pacifiques et les casseurs. À charge pour le dieu de la justice de distinguer les gentils.

M. Charest gagnera-t-il son pari? Pour l'instant, notre gambler ressemble surtout à un apprenti sorcier, déchaînant des forces de plus en plus incontrôlables.

Comment son gouvernement pourrait-il changer de direction, puisqu'il semble toujours convaincu d'être arrivé à bon port? Jeudi, l'ex-nouvelle ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, se vantait même d'avoir «presque réussi» à conclure une entente avec les associations étudiantes. «Presque réussi»? Est-ce l'équivalent politique d'un saut dans le vide au cours duquel le parachute se serait «presque» ouvert?

Il apparaît particulièrement ironique que la hausse des droits de scolarité soit devenue une affaire non négociable, un point central de la crise. Car c'est peut-être le sujet à propos duquel les chefs de parti ont le plus souvent changé d'avis, au gré de leurs ambitions personnelles.

Jean Charest était pour le dégel des droits de scolarité en 1998. Contre en 2002. Pour en 2007. Pauline Marois était pour le gel en 1995. Contre en 1998. Pour en 2005. Contre en 2007.

Quant au chef de la CAQ, François Legault, il approuve désormais la hausse des droits avec tout l'enthousiasme d'une bonne soeur amourachée d'un bénitier dans lequel Jésus aurait peut-être fait pipi. Mais il n'en a pas toujours été ainsi.

«Le gel des frais de scolarité doit être maintenu [...], disait M. Legault, en février 2004. C'est vrai qu'ils sont bas au Québec par rapport au reste du Canada. Mais dans bien des pays d'Europe, comme la France, les frais de scolarité [ne] sont rien par rapport au Québec. Et je suis de cette école de pensée, à l'effet qu'il faut avoir les frais de scolarité les plus bas pour faciliter l'accessibilité. C'est notre jeunesse qu'on forme, nos leaders de demain. Et si des gens, par leurs études, remplissent des professions bien rémunérées, [...] alors ils vont payer plus d'impôt et acquitter leur dette à la société.»

M. Legault ajoutait que le gel constituait un exemple de la «gauche efficace» qu'il voulait incarner.

Étonnant, n'est-ce pas? Mais il est vrai qu'en 2004, M. Legault faisait partie d'une autre troupe de théâtre, celle du Parti québécois.

Pour reprendre une expression du cinéma : «Vous pouvez faire entrer toute la cohérence de notre classe politique dans une mouche à fruits, et il vous restera encore de la place pour y insérer trois graines de cumin ainsi que le coeur d'une escouade antiémeute au grand complet.»

Au début, M. Charest a cru que les grèves ne dureraient pas. Ensuite, il s'est fié aux injonctions. Désormais, il mise sur une loi matraque qui limite sévèrement le droit de manifester. Quitte à transformer des milliers de jeunes Québécois en criminels. En attendant la suite, le seul résultat concret de tous ces calculs, c'est la montée d'un incroyable sentiment de haine. Autant du côté des étudiants que du côté des citoyens qui en ont ras le bol des manifestations.

Sûr que le Québec n'a pas présenté un visage aussi inquiétant depuis la crise amérindienne de 1990. À côté de cela, même le référendum de 1995 ressemble à un pique-nique en famille, par un beau dimanche d'été, en compagnie de Bob le bricoleur.

Comment pourrait-il en être autrement? En trois mois, le premier ministre n'a jamais trouvé les mots pour calmer les uns et les autres. A-t-il seulement essayé? On attendait l'homme d'État. On a eu droit à une mauvaise caricature de vendeur d'aspirateurs. Ricanant, partisan à l'excès et souvent indigne de sa fonction.

Qu'à cela ne tienne. À défaut d'une ronde ultime de négociation, M. Charest a choisi le gros bâton. Et si d'aventure ses paris tournent mal, il lui restera toujours le programme absurde du dramaturge Bertolt Brecht. «La jeunesse du Québec n'est pas à la hauteur, dirait-il. Il faut une loi d'urgence pour l'abolir et pour en élire une meilleure.»

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