Les journalistes ont cependant vu le lien.
Je suis retourné aux comptes rendus du Soleil, du Journal de Québec, du Devoir et de Radio-Canada.
Les mots de contexte sont parfois différents, mais tous avaient compris la même chose: le président du syndicat des cols blancs parlait des contrats de la Ville de Québec.
«Pour moi, donner des contrats à l'externe, tant qu'on va être sur ce système de financement des partis politiques, ça va être du "gratte-moi le dos, je vais te gratter le dos".»
Choqués, le maire Labeaume et son parti poursuivent M. Gagnon pour 200 000$.
M. Gagnon a soutenu en cour qu'il parlait du financement politique en général; qu'il ne visait pas Québec et n'attaquait pas l'intégrité du maire Labeaume, qu'il ne met pas en doute.
Trop peu trop tard.
On avait atteint ce que les élus ont de plus précieux: leur réputation d'intégrité.
C'est quand l'animal est blessé qu'il devient le plus dangereux. On a tous noté la férocité avec laquelle le maire Labeaume s'est débattu en contre-interrogatoire.
En politique, on peut accepter beaucoup de coups, dit-il. Mais celui-là était de trop.
Les avocats de M. Gagnon ont plaidé que ce ne sont pas les propos d'origine qui ont choqué, mais les reportages qui ont suivi.
Ils suggèrent que les journalistes se sont trompés et ont cité M. Gagnon hors contexte. On ne peut quand même pas le tenir responsable du traitement de l'information.
La défense invite le juge à regarder la vidéo de la conférence de M. Gagnon en se posant la question: un «citoyen raisonnable à l'intelligence ordinaire» aurait-il compris la même chose que les journalistes? La défense semble croire que non.
Si c'est le cas, on a un problème.
Il est impossible aux journalistes de tout rapporter. Manque de temps à l'antenne ou d'espace dans le journal.
En fait, on paye les journalistes précisément pour ne pas tout dire. Pour qu'ils fassent des choix, idéalement éclairés et fair play, en mettant les choses en perspective.
Qu'un journaliste se trompe ou évalue mal à l'occasion, c'est possible, voire inévitable. Tous en même temps?
Le président du syndicat des cols blancs a-t-il «dépassé les bornes», franchi le seuil pas toujours très net entre la critique légitime et la diffamation, a-t-il abusé de sa liberté d'expression?
À l'opposé, le maire en a-t-il trop mis? On l'en sait capable. Il est d'ailleurs assez ironique de le voir dans le rôle de la victime après l'avoir vu si souvent dans celui de l'agresseur.
La remarque de M. Gagnon valait-elle vraiment un procès?
J'ai eu parfois l'impression d'assister à un règlement de comptes personnel.
Si ce n'était du climat «délétère», des sensibilités à fleur de peau et de l'animosité qui fait qu'on ne donne de break à personne, on peut imaginer que l'affaire aurait évolué autrement.
La preuve de dommage ne m'a pas paru très convaincante. Le maire a été choqué et a perçu que la déclaration avait «créé le doute» dans sa propre équipe et auprès de ses amis. «Tu le vois dans le regard du monde», a-t-il témoigné.
Mais, objectivement, il n'a pas perdu de popularité, son parti n'a pas perdu de bénévoles ni attiré moins de monde au cocktail de financement. Ce serait même plutôt le contraire.
Mais on ne voudrait pas non plus que l'absence de dommages mesurables donne carte blanche pour dire n'importe quoi.
Les contrats servent-ils à remplir les caisses électorales?
Bien sûr que non. Les contrats servent à offrir des biens et des services aux citoyens.
L'ennui, c'est quand des partis politiques se tournent vers des fournisseurs qui ont eu des contrats publics pour solliciter du financement.
On entre alors dans un engrenage nébuleux qui peut laisser croire qu'il faut mettre de l'argent dans la caisse pour obtenir des contrats et vice versa.
Le maire Labeaume accuse le président du syndicat des cols blancs de l'avoir associé à ces pratiques et suggéré qu'Équipe Labeaume puisse être «comme les autres».
Sur le fond, tous deux pensent la même chose. Il y a quelques jours, M. Labeaume disait ceci:
«Je pense de plus en plus qu'on devrait empêcher les partis politiques de lever de l'argent dans le privé... Ne plus être obligé de téter les compagnies et téter le monde.» Ces dons «pourrissent le système».
Peu importe le verdict, le maire Labeaume a probablement déjà gagné: sa poursuite incitera quiconque voudra le critiquer à bien peser ses mots et ses allégations.
Ça peut ressembler à de l'intimidation. Mais attention, ça peut aussi se retourner contre lui.
À la fin de sa plaidoirie en défense, Me Sophie Cloutier a rappelé au juge la «théorie des mains blanches».
Elle a tiré l'expression d'une cause impliquant Raël (pas de rapport avec le maire), l'idée étant qu'on ne devrait pas reprocher aux autres ce qu'on fait soi-même.