Les vraies raisons du départ de Jacques A. Bédard

François Bourque
Le Soleil

(Québec) Les vraies raisons du départ du directeur de projet Jacques A. Bédard : la chaleur dans la cuisine et la perspective de voir ses décisions davantage «challengées».

La pression sur M. Bédard s'accentuait. Celle de réussir le projet à temps et dans les coûts. Mais aussi celle, plus imprévue, quotidienne, des médias et de la politique. Peu de grands projets sont soumis à autant d'attention et d'émotion.

Un ingénieur n'a pas nécessairement envie d'évoluer dans ce contexte. M. Bédard a l'âge de la retraite. Il aurait dû maintenir ce rythme pendant trois ans et demi encore.

Et puis M. Bédard prenait des vacances. Tout le monde prend des vacances. Mais lorsque le lien de confiance avec l'employeur se brise, tous les prétextes et détails peuvent devenir des irritants.

Inquiets, la Ville et le gouvernement ont cru nécessaire de resserrer la gouvernance du projet d'amphithéâtre.

Ils ont nommé le mois dernier au comité directeur trois spécialistes des grands projets, dont l'ingénieur Jean-Guy René (Baie-James) à la présidence et Henri-Paul Martel (Aéroport de Montréal).

Les questions à M. Bédard allaient désormais devenir plus pointues et dérangeantes que celles de l'ancien président Alain Marcoux, dg de la Ville.

Jacques A. Bédard fut au même moment exclu du comité, lui qui souhaitait y rester. Il y avait là un signal.

Comme l'avait été l'appel à Claude Rousseau, en février dernier, au coeur de la crise des terrains contaminés et des dépassements de coûts appréhendés.

Quand tout va bien, on n'a pas besoin d'aller chercher des renforts. La créativité et l'énergie de M. Rousseau ont été déterminantes pour sortir de l'impasse.

Le maire Labeaume avait affirmé que l'appel à M. Rousseau n'était «en rien un blâme» ou un «désaveu» de qui que ce soit.

Mais ce n'était pas une bonne nouvelle pour M. Bédard, dont le mandat était de veiller sur les coûts et échéanciers.

L'administration Labeaume a sur le coeur d'avoir été informée aussi tard cet hiver de l'explosion des coûts de décontamination à ExpoCité.

M. Bédard s'en est expliqué au plénier il y a quelques semaines, mais c'est le genre de surprises que déteste une administration.

M. Bédard a remis sa démission vendredi. Elle a été acceptée le jour même, ce qui suggère que la Ville n'a pas cherché longtemps à le retenir.

Il sera à l'hôtel de ville ce matin pour une rencontre déjà prévue avec le comité directeur.

Sauf que la séance d'information deviendra une séance de passation des pouvoirs et de préparation des suivis.

M. Bédard partira d'ici la fin de la semaine, même si son contrat prévoit un préavis de

quatre semaines.

On nous assure que le projet d'amphithéâtre progresse bien et que ce départ n'entraînera pas de retard.

Le nouveau président du comité directeur, Jean-Guy René, disait ignorer lundi soir les motifs du départ de M. Bédard.

«Il a sûrement une raison... Ce n'était pas un désir de ma part ni des membres du comité», dit-il.

M. René n'avait pas eu l'occasion de travailler encore avec M. Bédard. Ils se sont parlé une première fois lors d'une réunion de coordination au téléphone.

Puis lors d'une première et unique rencontre de travail lundi dernier en présence du dg Alain Marcoux.

«Il n'y a pas eu de différend entre lui et moi», rapporte M. René.

Sauf que quatre jours plus tard, M. Bédard remettait sa démission.

Peut-être avait-il eu un avant-goût de ce qui s'en venait.

Officiellement, M. Bédard part de lui-même. Je ne sais pas ce que dit sa lettre de démission, mais je déduis qu'il a sans doute fini par comprendre le message des derniers mois et senti l'étau se resserrer. Il a préféré partir avant qu'on le lui demande plus formellement.

On a ici une administration municipale qui n'est pas très patiente lorsqu'elle perd confiance, se met à douter et à croire que son homme n'est plus l'homme de la situation.

Souvenez-vous du changement de garde imposé au 400e par le maire Labeaume, qui arrivait au pouvoir.

J'avais pour ma part émis des doutes dès le premier jour de l'embauche de M. Bédard, au printemps 2011.

Pas sur ses compétences d'ingénieur, dont je pouvais difficilement juger. Ni sur son implication dans les projets d'usine Gaspésia et du CHUM, sur lesquels il fut questionné.

J'avais été agacé par un détail. Une contribution excédentaire et hors délai de M. Bédard à la caisse électorale du parti du maire Labeaume.

Je n'en avais pas fait un débat moral ou éthique, l'erreur me semblant avoir été faite de bonne foi.

Ce qui m'avait agacé, c'est que l'homme qu'on embauchait pour sa rigueur de gestion puisse avoir été aussi insouciant ou distrait.

On ne saura jamais si M. Bédard aurait fait mentir mes intuitions en livrant l'amphithéâtre à temps, dans les délais.

Mais il y a des jours où un journaliste trouve une sorte de satisfaction particulière à relire ses vieux textes.

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