Passons pour ladite question. Au minimum, en langage journalistique, il s'agit là d'une «affaire». Et si Élections Canada en a pour sa peine, on passera au «scandale» des appels frauduleux, scandale comme dans «commandites».
J'aime l'à-propos du rédacteur du communiqué officiel, qui écrit que ce dossier «a entraîné de nombreuses préoccupations et suscité un vif intérêt de la part des Canadiens». Voilà un bon résumé de la vie politique des 10 derniers jours à Ottawa.
La défense du Parti conservateur se définit ainsi : quelque chose de pas correct, voire d'illégal, s'est produit dans la circonscription de Guelph, en Ontario.
Des électeurs y ont été faussement avisés du transfert de leur bureau de vote, et les appels provenaient du Parti, car Élections Canada ne possède aucune liste téléphonique.
Mais pour tout le reste, y compris les appels informatisés à répétition pour déstabiliser leurs adversaires, le Parti conservateur répond qu'il s'agit d'allégations «exagérées».
L'objectif premier est de protéger le premier ministre Stephen Harper et les responsables du Parti. Ces derniers sont prêts à sacrifier un groupuscule d'organisateurs dans une circonscription qu'ils ont perdue par une bonne marge pour sauver tous les autres.
Car il ne faudrait pas que l'enquête déborde. Les députés qui gardent le fort au Parlement, Dean Del Mastro en anglais et Pierre Poilievre en français, ont l'air de deux beaux demeurés qui ont laissé leur cerveau au vestiaire.
Ils tentent en ce moment, selon la ligne officielle, de faire porter le blâme de ces appels sur les libéraux, une accusation tellement grotesque et bouffonne que même le Nouveau Parti démocratique se porte à la défense de celui qu'il a appelé cette semaine «le petit Parti libéral».
Heureusement pour le gouvernement que la cote d'écoute de la période des questions atteint à peine la limite du perceptible, sinon le résultat serait catastrophique pour ses sondages.
Sans doute distrait par une mouche quelconque, M. Del Mastro a même échappé, hier, avant d'ânonner une autre fois sa réponse, qu'il avait l'impression de se répéter. Il est vraiment temps que les conservateurs changent de rédacteur.
Cela dit, un sondage de la firme Angus Reid révèle que 81 % des Canadiens, et même, à ma grande surprise, 72 % des électeurs conservateurs, demandent une enquête indépendante pour aller au fond des choses.
La moitié des répondants disent avoir suivi l'affaire depuis deux semaines. Ce résultat impressionnant démontre que le harcèlement des électeurs n'a pas bonne presse, d'autant plus qu'on ne peut pas se désabonner des appels en provenance des partis politiques (ni des médias d'information, d'ailleurs).
Je reviens aux débordements. Le PC a gagné Nipissing-Temiskaming par 18 votes, et Élections Canada y aurait déjà mis le bout de son nez, selon certains médias.
Il a aussi arraché Etobicoke Center par 26 votes, Labrador par 79 et Yukon par 132. Quatre élections frauduleuses, le cas échéant, se traduiraient par quatre échecs conservateurs aux partielles suivantes.
Dans un premier temps, le gouvernement cherche à circonscrire l'incendie. À long terme, il compte sur la lourdeur du processus d'enquête et sur la difficulté de prouver la fraude pour se faire oublier.
L'appel à tous d'Élections Canada peut sembler bizarre, comme s'il n'avait pas encore trouvé de fil conducteur. Mais soyons patients, nous voterons seulement le 19 octobre 2015.