Ça se passait, hier, durant la manif étudiante contre la hausse des droits de scolarité.
Sur le coup, je ne savais pas quoi répondre. Le gars était si grand qu'il devait avoir des neiges éternelles sur le dessus de la tête. Peut-être que ça m'a déconcentré.
J'aurais dû répondre qu'il ne faut jamais reprocher à un politicien ce qu'il raconte à propos des étudiants. Ou pire encore, à propos des droits de scolarité.
Sinon, c'est trop cruel.
Jean Charest était pour un dégel partiel des droits de scolarité en 1998. Contre en 2002. Pour en 2007.
Pauline Marois était pour le gel des droits de scolarité en 1995. Contre en 1998. Pour en 2005. Contre en 2007.
Difficile à suivre, non? Mais c'est comme pour le grand vide sidéral. Derrière le chaos apparent, il y a une logique. En général, lorsque Jean Charest est pour, Pauline Marois est contre. Et lorsque Pauline Marois est pour, Jean Charest est contre.
Après cela, on croit rêver en entendant le premier ministre accuser son adversaire d'opportunisme.
Selon vous, est-ce l'équivalent du requin qui se joindrait à la campagne contre la chasse aux bébés phoques? Ou plutôt du calibre de l'escargot qui rédige un livre intitulé Ma vie à toute vitesse?
Hier, ils étaient 5000 étudiants à manifester devant l'Assemblée nationale, contre la hausse des droits de scolarité. Ou peut-être 10 000. Allez savoir.
À Québec, les évaluations de foule se révèlent aussi fiables que le décompte des votes lors d'une élection présidentielle au Turkménistan.
Le plus étonnant, ce n'est pas que des étudiants manifestent. Le plus étonnant, c'est qu'il s'en trouve encore pour croire aux grands principes d'un politicien, lorsqu'il s'agit des droits de scolarité.
Ces temps-ci, il est de bon ton de répéter qu'après l'augmentation de 75 % prévue au cours des prochaines années, les droits seront revenus au niveau de 1968. Avant les périodes de gel prolongées. Plusieurs ministres se cramponnent même à cet argument comme des naufragés à une bouée.
Mais quand on y pense, la référence se révèle particulièrement étrange. En 1968, au Québec, les étudiants étaient six fois moins nombreux à fréquenter l'université. La moyenne de scolarité de la population francophone dépassait à peine une septième année. Tout l'automne, le Québec s'était trouvé au bord de la révolution pour réclamer toutes sortes de choses, y compris la gratuité scolaire.
On peut faire dire n'importe quoi aux chiffres, mais il y a des limites. Si Bill Gates se rend dîner dans une soupe populaire, en compagnie de 40 sans-abri, est-il pertinent d'affirmer qu'en moyenne, chaque convive est milliardaire?
Il ne faut jamais reprocher à un politicien ce qu'il raconte à propos des étudiants et de leurs manifestations.
Sinon, ce n'est plus du jeu.
En 1986, le ministre de l'Éducation, Claude Ryan, aurait même déclaré qu'il y avait «deux fois trop d'universitaires au Québec». De la part du ministre chargé de promouvoir l'enseignement supérieur, c'était un peu troublant.
Imagine-t-on un ministre de l'Agriculture affirmant qu'il y a trop d'agriculteurs?
Reste qu'il serait dommage de conclure sans citer le passage que l'ancien premier ministre Jean Chrétien consacre aux étudiants québécois, dans ses mémoires intitulées Passion politique (Boréal, 2007). À la page 191, M. Chrétien explique que son controversé projet de loi sur la clarté référendaire avait été déposé en plein hiver, pour étouffer la contestation.
«L'une des raisons pour lesquelles j'avais demandé à [Stéphane] Dion de présenter son projet de loi en décembre, c'est que c'est le mois de la neige et des examens pour les étudiants du Québec. Même les plus extrémistes n'aiment pas beaucoup descendre dans la rue sous la neige et dans le froid. Et c'est le moment de l'année où les étudiants passent des nuits blanches à préparer leurs examens ou rentrent chez eux pour les vacances.»
Plus cynique que cela, Machiavel en personne apparaît pour te demander un autographe...