Le courroux de notre gourou

(Québec) De quoi aurait l'air la ville de Québec sans son maire providentiel, je vous le demande?

Un jour, Régis Labeaume scrute la pente des gradins de la patinoire de Pittsburgh. Le lendemain, il discute des cuisines du futur amphithéâtre. Le surlendemain, il prodigue de judicieux conseils sur la manière de rendre le campus de l'Université plus attrayant.

M. Labeaume a des avis instantanés sur tout. Ça lui vient aussi vite que les pâquerettes sur un jardin en friche, après la pluie.

Au cours des derniers mois, notre savant maire a devisé sur la sécurité lors de fêtes de la Saint-Jean, sur l'opportunité pour l'État d'investir dans le secteur minier, sur la pertinence de la royauté et sur tellement d'autres choses qu'on se demande s'il existe un pan de l'activité humaine sur lequel Monsieur n'a pas d'opinion définitive.

Vrai qu'il ne s'est pas prononcé sur les vertus du pontage aorto-coronarien. Ni sur le débit des robinets d'eau chaude à l'hôtel de ville. Il tarde aussi à livrer le fond de sa pensée sur l'opportunité d'installer une troisième prise électrique dans l'armoire à balai du vestiaire de l'arbitre de réserve.

Patience. Cela viendra peut-être.

L'autre jour, notre Ti-Jos-Connaissant rêvait d'intégrer des images «artistiques» sur «son» amphithéâtre. Il n'avait même pas jugé bon d'en parler à l'ingénieur qui supervise le projet. Quelle différence, de toute manière?

Les choix du roi ne sont pas toujours approuvés, mais ils sont toujours chaudement applaudis.

À la fin, on ne sait trop s'il faut considérer M. Labeaume comme un élu, comme un monarque, comme un puits de sagesse infinie ou comme le mononcle qui s'obstine à commenter à haute voix le spectacle de danse de sa nièce de sept ans, en renversant du martini un peu partout.

Des fois, on dirait que M. le maire oublie que la ville ne lui appartient pas. On ne s'étonnerait même plus de l'entendre s'écrier, à l'instar de Madonna : «Tout le monde a le droit d'avoir la même opinion que moi.»

Ne souriez pas. Quand il s'agit du one-man show merveilleux et parfaitement rodé de Labeaumeland, la critique ne peut provenir que d'envieux, d'hypocrites ou de gens poursuivant des objectifs inavouables.

Malheur au président de l'Ordre des architectes, qui ose émettre des doutes sur un appel d'offres du futur amphithéâtre. Le maire le ridiculise comme un adepte des «shows de boucane» et un «aristocrate de l'architecture».

Malheur aux citoyens qui s'opposent à un projet d'immeuble de neuf étages dans le faubourg historique de Saint-Jean-Baptiste. Ils sont associés à une bande «d'égoïstes» et de «bourgeois» qui craignent de perdre leur vue sur les Laurentides.

Ça finit par ressembler à de l'intimidation. À la longue, qui voudra encore remettre en question une initiative de la Ville? Qui acceptera de se faire humilier publiquement par M. le maire?

Sûrement pas les membres de l'Équipe Labeaume, qui viennent même d'accepter docilement la réduction du nombre d'élus, aux prochaines élections. Plusieurs semblent disposés à se faire hara-kiri, avec un sens du sacrifice digne de cette mauvaise parodie militaire :

- Mon colonel, si nous marchons sur une mine, qu'est-ce qu'il faut faire? demande le soldat à son supérieur.

- L'important, c'est de suivre le règlement, répond l'autre. Et le règlement stipule qu'il faut bondir à 200 mètres dans les airs, et se répandre sur un très grand territoire...

Difficile de conclure sans citer un petit extrait d'un livre de l'auteur Pierre Demers, à propos du maire de Saguenay, Jean Tremblay. (1)

Autre ville. Autre maire. Autres manières autoritaires. De retour d'un voyage en Chine, en mars 2006, le maire Tremblay se serait exclamé : «Les Chinois, ceux-là, ils n'ont rien inventé. À part la brouette pis les feux d'artifice.»

C'est vrai! Qu'ont-ils inventé, à part la boussole, les allumettes, le compas, l'imprimerie, la porcelaine, la poudre à canon et autres babioles sans importance?

La conclusion appartient à l'écrivain Mark Twain.

«Ce ne sont pas que les choses que vous ne connaissez pas qui vous tuent [à petit feu]. Ce sont les choses dont vous êtes absolument sûrs et qui ne sont pas vraies.»

(1) PIERRE DEMERS. Le Saguenay autrement et abécédaire de maire, Les éditions des poèmes animés, 2012.

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