Le gène de la banlieue

(Québec) Pourquoi tant de familles choisissent-elles de s'installer dans la lointaine banlieue malgré les distances à parcourir et l'augmentation du trafic sur les autoroutes?

On a longtemps cru que c'était à cause du prix des terrains et des taxes moins élevées.

Que n'ayant pas les moyens d'acheter au centre ou dans les vieilles banlieues, des familles se résignaient à s'éloigner, aussi loin que nécessaire, pour se payer leur rêve et une cour derrière.

La périphérie à défaut de mieux, c'est ce que nous pensions. Jusqu'à ce que qu'une équipe de chercheurs de l'Université Laval vienne aujourd'hui bousculer cette perception.

Leur constat : ce n'est pas tant les raisons d'économie qui font choisir la lointaine banlieue que l'«historique individuelle» et la «filière familiale».

Les familles qui vivent en périphérie n'ont jamais habité en ville, ni souhaité y habiter, explique la professeure de sociologie Andrée Fortin.

Mme Fortin se montre elle-même un peu surprise des résultats qui vont «à l'encontre» de ce qu'on croyait savoir.

La réalité est que, «depuis 50 ans, les gens habitent majoritairement la banlieue; trois générations ont grandi en banlieue, cela façonne l'identité» :

L'attrait de la nature, de l'espace et du plein air à proximité de la maison; le besoin de tranquillité et de sécurité; le goût d'habiter du neuf.

Cette identité se définit aussi par l'attachement à l'automobile, qui n'est pas seulement un moyen de transport mais un mode de vie.

«Les gens aiment conduire leur auto», a constaté Mme Fortin. C'est pratique pour les paquets, ils peuvent faire des arrêts au besoin, sont assis en tout confort, écoutent leur musique.

Pour comprendre la psychologie et la génétique de la banlieue, les chercheurs ont mené plus de 160 entrevues «en profondeur» au domicile d'adultes et d'adolescents habitant la périphérie:

Saint-Étienne de Lauzon, Breakeyville, L'Ange-Gardien, Saint-Augustin côté fleuve, Lac Beauport et Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier.

L'échantillon n'a rien de représentatif au point de vue statistique, préviennent les auteurs, mais est «riche d'une grande diversité de résidants, d'habitations et de paysages».

Les résultats sont publiés cet automne aux Éditions Nota Bene, sous le titre La banlieue s'étale. L'ouvrage est sous la direction de Mmes Andrée Fortin, Carole Després et Geneviève Vachon.

On y dégage trois profils de citoyens «périurbains» :

»» 1 ceux qui ont grandi en lointaine banlieue et choisissent d'y rester;

»» 2 ceux qui ont grandi dans les banlieues naissantes comme Sainte-Foy, Beauport ou Charlesbourg et qui recherchent en périphérie l'environnement champêtre de leur enfance;

»» 3 ceux qui ont vécu en région et choisissent pour leur retraite de s'installer à Québec. La périphérie est pour eux une façon de se rapprocher de la ville, pas de s'en éloigner. Exactement le contraire de ce qu'on perçoit de l'étalement urbain.

Les choses sont d'ailleurs souvent affaire de perceptions.

Demandez aux citoyens âgés de Sainte-Foy, Beauport ou Charlesbourg où ils habitent, ils vous diront en banlieue. La même question aux plus jeunes, ils diront en ville, près de tout.

Demandez aux périurbains, personne n'aura l'impression de contribuer à l'étalement, bien que ce soit une réalité objective.

On ne cesse d'ouvrir de nouveaux quartiers, de nouvelles rues. On déboise et récupère des terres agricoles. La ville s'étend, inexorablement.

Désireuse de freiner l'étalement urbain, la Ville de Québec souhaite attirer de nouvelles familles au centre-ville. Elle cible en outre les écoquartiers de la Pointe-aux-Lièvres et D'Estimauville.

À plus long terme, l'axe du boulevard Charest, entre Robert-Bourassa et Saint-Sacrement, dont elle voudrait faire un quartier mixte de travail et d'habitation.

D'un point de vue urbain et économique, les écoquartiers et le projet Charest ont certainement beaucoup de potentiel.

Mais comment attirer au centre-ville des familles que leur ADN destinerait plutôt à la lointaine banlieue?

Difficile, pour ne pas dire presque impossible, perçoit la sociologue Andrée Fortin. Surtout si on propose à ces familles des habitations de forte densité, comme c'est la tendance.

Ces familles ont été façonnées avec des souvenirs de cour et de grands espaces pour faire jouer les enfants en sécurité.

L'argument de l'environnement et de la vie en écoquartier n'est ici d'aucune utilité, du moins pas pour la majorité des citoyens.

L'écologie n'est pas un facteur de localisation significatif, a constaté l'équipe de recherche.

Les citoyens disent aimer la nature et vouloir protéger les boisés, mais c'est davantage pour garder les voisins à bonne distance que pour sauver les arbres!

Si la thèse de la génétique est la bonne, les chances sont meilleures d'attirer des familles dans les vieilles banlieues qu'au centre-ville.

Les bungalows de la première couronne (Sainte-Foy, Beauport ou Charlesbourg) sont construits sur de grands terrains souvent plantés d'arbres matures.

Pour des familles qui cherchent nature, tranquillité et espace, la marche est moins haute.

Sauf que les bungalows des premières banlieues ont pris de l'âge et ne répondent plus au besoin d'habiter du «neuf».

La population de ces banlieues est en déclin; les infrastructures et les équipements récréatifs ont vieilli.

Je persiste aussi à croire que le prix élevé de ces bungalows reste un empêchement pour les jeunes familles, même si la recherche indique que ce n'est pas le premier facteur de localisation.

L'essentiel des efforts publics des deux dernières décennies est allé au centre-ville, ce qui était nécessaire et justifié.

Québec ne serait pas la grande ville vivante et sereine qu'elle est aujourd'hui sans un centre-ville digne de ce nom.

Mais le moment est peut-être venu de s'intéresser davantage aux banlieues de première couronne.

Là où le potentiel d'attractivité pour des citoyens marqués du «gène de la banlieue» est le plus élevé; là où le terrain est plus favorable pour mener la lutte contre l'étalement urbain.

Comment faire?

Plusieurs pistes. Aide à l'achat de maison par des programmes fiscaux de type REER ou épargne-logement pour les familles; aide à la rénovation résidentielle; subdivision de lots pour réduire les prix tout en conservant l'accès à des cours privées; aménagement de grands parcs «nature», comme la plage Jacques-Cartier ou la promenade le long du fleuve; remise à niveau des infrastructures publiques et des équipements récréatifs, etc.

Il n'y aura pas de solution unique. Comme il n'y a pas eu de solution unique pour la relance de Saint-Roch. C'est la somme de plusieurs mesures incitatives qui a fini par faire une différence.

La revitalisation des banlieues de première couronne est déjà enclenchée.

Des équipements de quartier sont régulièrement remplacés par la Ville; ici et là un aréna, des plateaux de sport, des chalets de loisirs, des parcs refaits.

Des promoteurs ont commencé à jeter à terre des bungalows de 40 ou 50 ans pour les remplacer par des maisons en rangées.

D'un point de vue environnemental, cette densification «douce» est tout à fait justifiée, voire souhaitable, même si elle heurte parfois les proches voisins.

Il faudra cependant savoir doser et choisir.

Une densification trop lourde ou brutale serait contre-productive et contre-nature pour attirer des citoyens qui ont le gène dominant de la banlieue.

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