Le passé est revenu hanter Paul Martin, cette semaine, à son grand dépit. L'ancien premier ministre avait sa tête des mauvais jours lorsqu'il a reconnu sur les ondes de la télévision avoir gaffé en rencontrant Mouammar Kadhafi dans sa tente dictatoriale, en 2004.
C'était l'époque où un autre de nos amis dictateurs semblait s'être reconverti dans les affaires, faisant oublier au passage ses actions terroristes du passé et son peu d'appétit pour la démocratie dans son pays.
M. Martin vantait à l'époque la sagesse de son hôte, son sens de l'histoire et ses efforts pour promouvoir la paix et la coopération dans le monde.
Il faut reconnaître qu'un premier contrat de 1 milliard $ pour SNC-Lavalin expliquait le déplacement, à un moment où tous les chefs de gouvernement se précipitaient dans un pays qui tentait de réintégrer la communauté internationale notamment en renonçant à son programme d'armes de dissuasion massive.
«Il y avait de l'espoir» à ce moment, explique maintenant M. Martin, encore choqué par le fait qu'il s'est finalement fait rouler dans la farine.
L'ancien chef libéral doit cauchemarder aujourd'hui en relisant les comptes rendus de sa visite en Libye, alors qu'il demandait encore plus de retombées positives pour ce pays en retour de son virage politique.
Certains disent que Kadhafi a changé, depuis. Je dirais plutôt que nous voyons présentement le vrai Kadhafi, un peu paumé, qui écrase son peuple depuis quatre décennies.
Il a certes du pétrole à vendre, et l'or noir, comme les diamants dans d'autres pays africains, attise toutes les convoitises. Le Kadhafi en voie de reconversion de 2004 ne respectait pas plus les droits de la personne, par exemple, qu'il ne le fait aujourd'hui.
Faut-il intervenir militairement? Une question tarabustait bien des spectateurs, lors de l'allocution télévisée du dictateur : où se trouvent les drones américains lorsqu'on a besoin d'eux?
Malheureusement, les relations internationales ne fonctionnent pas ainsi. On n'assassine pas (ou plus) les présidents étrangers qu'on n'aime pas, aussi détestables soient-ils.
Mais avant d'intervenir contre Kadhafi, il faut bien réfléchir, car cet homme est dangereux et hors contrôle. Il accusait même hier ben Laden de soutenir le peuple en révolte, analyse farfelue s'il en est une.
Les milliers de travailleurs étrangers toujours présents en Libye peuvent se transformer à tout moment en otages de cet homme prêt à tout, et surtout capable de tout, comme en témoignent les rares images en provenance de son pays.
Les mercenaires africains qui parcourent les rues de sa capitale, Tripoli, ne doivent rien à personne, n'ont aucune famille à protéger dans le pays, et tirent à vue.
Comme le disait hier le ministre Lawrence Cannon, «la situation devient de plus en plus dangereuse», et les mesures d'évacuation traditionnelles ne répondent pas à la demande. M. Cannon pensait faire un bon coup en accueillant un vol de réfugiés à Rome, hier. Mais rien ne va comme prévu, le vol a été annulé, et le ministre a dû utiliser toutes les ficelles à sa disposition, y compris l'emprunt éventuel de l'avion du gouverneur général en déplacement au Koweït, pour sortir les Canadiens de leur pétrin involontaire.
Une fois l'évacuation terminée, et si par hasard Kadhafi survit à l'insurrection populaire, les Nations unies devront alors intervenir pour sauver le peuple de son tyran.
L'aventure libyenne aura démontré aux incrédules les risques inhérents à tout sacrifier sur l'autel du commerce international et de l'attrait des ressources naturelles. Mais l'argent n'a pas d'odeur.