Réactions à la lettre «À toutes les féministes»

Les femmes, soulignent les auteurs de la lettre... (PHOTO IVANOH DEMERS, LA PRESSE)

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Les femmes, soulignent les auteurs de la lettre «pas à l'abri des retours en arrière», ont autant «ce qu'il faut» pour s'impliquer en politique, en construction, en sciences ou à la direction des entreprises que les hommes, tout comme les hommes ont autant «ce qu'il faut» pour être de formidables parents».

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Le Soleil

(Québec) La publication de la lettre «À toutes les féministes» dans la section Opinions du site Internet du Soleil a suscité de vives réactions. Nous publions ici quelques-unes de ces répliques. Certains ont aussi questionné le choix de diffuser cette lettre. La section Opinions restera un carrefour ouvert à l'expression de divers points de vue. Et ces points de vue reflètent les opinions de leurs auteurs, pas celles du Soleil. Ainsi il en va de la vie des débats, débats que nous accueillons dans le respect des personnes.

Pas à l'abri des retours en arrière

Madame Picard,

Votre texte adressé «À toutes les féministes » nous a fait réagir. Nous avons choisi de vous répondre ensemble, tous les trois, deux femmes et un homme. Le saviez-vous, il y a des hommes féministes, et ils sont nombreux.

Parce que le féminisme - si tant est qu'on puisse le réduire à une seule définition - n'est pas une guerre des sexes, mais une quête pour l'égalité. Et, oui, nous croyons que les femmes ont autant «ce qu'il faut» pour s'impliquer en politique, en construction, en sciences ou à la direction des entreprises que les hommes. Tout comme nous croyons que les hommes ont autant «ce qu'il faut» pour être de formidables parents et assumer les «contraintes familiales» que vous réservez aux femmes.

Comme votre texte l'illustre si tristement, il nous reste du travail à faire et nous ne sommes pas à l'abri des retours en arrière.

Nous sommes féministes. Nous sommes pour l'égalité des sexes. Nous sommes pour la parité sociale, politique et économique. Nous sommes pour une sexualité libre, dans le respect du consentement, des désirs et des limites de chacun. Et si cela fait de nous des radicaux, alors soit

Mais nous ne nous reconnaissons pas dans cette caricature de ce que vous croyez être nous et qui n'est qu'un ramassis de préjugés et de lieux communs. Nous ne portons pas notre message en tant que «victimes», au contraire. Nous voulons changer des structures qui demeurent inégalitaires pour construire une société plus juste et un système politique et économique plus représentatifs.

Tenant la porte les uns aux autres, nous préférons le respect mutuel à la «belle galanterie» d'une époque qui interdisait l'accès aux tavernes à la moitié d'entre nous.

La liberté ne saurait se limiter au choix d'endroits où boire une bière, elle doit aussi se refléter dans l'abandon des oeillères biologiques, traditionnelles, religieuses ou pop-psycho qui veulent limiter le rôle ou la représentation des femmes dans la société.

Sabrina Dumais, Christian Constantin, Leslie Molko

Montréal

De l'importance du féminisme

À Madame France Picard,

Je me présente: mon nom est Justin Bernardini. Je suis un étudiant de 22 ans en communication à l'université de Sherbrooke.

En tout premier lieu, j'aimerais vous remercier pour votre texte «À toutes les féministes». À mon sens, vous avez exprimé de façon concise à travers votre lettre la pensée populaire portant sur le mouvement féministe au Québec. À cette opinion qui est la vôtre et que j'espère partagée (pour le besoin de l'exercice), j'aimerais profiter de son inertie afin d'éclaircir certaines des idées reçues qui en fondent le raisonnement, et ainsi, je l'espère, pouvoir relancer avec vous le débat sur l'importance de la lutte pour l'égalité des sexes. Sachez que je vous écris en toute humilité, non sans une certaine émotivité.

Dès vos toutes premières lignes, vous dénoncez avec colère la puérilité du discours féministe en le qualifiant de «dépassé», de «révolu», car, selon vous, les femmes «ont gagné leur bataille» au Canada. Avant toute chose, il semble que vous résumiez à tort la latitude du combat féministe à une simple course à l'égalité salariale et professionnelle (course qui n'est toujours pas gagnée), alors qu'en réalité, l'étendue de sa lutte est beaucoup plus vaste : la reconnaissance des genres (la reconnaissance des personnes transgenre en l'occurrence), le droit à l'avortement, la liberté sexuelle (slut-shaming en l'occurrence), la discrimination corporelle, la culture du viol, l'homophobie, le sexisme (bien entendu), etc.

Je vous cite :«Les femmes n'ont pas les mêmes capacités, la même force physique que les hommes. Il faut bien se rendre à l'évidence. Elles ont d'autres capacités. Certains métiers sont plus propices pour elles.»

À la lecture de ce passage, je vous demande, madame Picard : qu'est-ce qu'une femme pour vous? Vous semblez catégoriser de façon très arbitraire ce qui est caractéristique ou non d'un homme ou d'une femme. Si nous nous attardons à la simple capacité musculaire comme marqueur de différenciation (un des multiples éléments propres à la masculinité moderne), nous nous apercevrons bien vite qu'il n'y a pas à proprement parler de métiers trop exigeants physiquement pour être occupés par une femme. Prenant le cas du capitaine Kristen Griest et de la première lieutenante Shaye Haver, qui sont devenues en cette année 2015, après l'un des entrainements militaires les plus difficiles et brutaux au monde, les premières femmes à obtenir le célèbre poste de «US army rangers» (voir l'article de Alan Yuhas «First female US army rangers open up new doors for women» du journal The Guardian).

Affirmer qu'une femme possède des capacités autres que celles d'un homme est de plus non seulement sexiste et infondé, mais représente également un double standard : un homme ne pourrait-il pas posséder une qualité ou occuper un poste reconnu culturellement comme appartenant au genre féminin? Je vous le demande.

Je vous cite encore. «Certaines femmes ont des qualités de leader et font d'excellentes politiciennes. Tant mieux. Mais les hommes ont peut-être davantage ce qu'il faut pour aller en politique, ils ont peut-être plus le temps de s'impliquer, car ils ont moins de contraintes familiales.»

Si ce passage avait pour objectif celui de réprimer le mouvement féministe, il ne fait en réalité que renforcer l'importance de sa lutte. Dans cet extrait, vous présentez une argumentation fondée sur le modèle familial typiquement traditionnel qui peut être résumé ainsi : les obligations familiales reviennent majoritairement à la femme et non à l'homme. Madame Picard, c'est justement contre ce modèle que le combat féministe est mené, modèle qui pendant si longtemps a contraint les femmes à subir les injustices et les inégalités d'une société machiste, et qui, malheureusement, perdure encore aujourd'hui (votre texte participe à la preuve). Si les hommes partageaient plus

équitablement les «contraintes familiales» comme vous le dites si bien («contrainte» est ici un terme péjoratif, mentionnons-le), peut-être y aurait-il un nombre plus important de femmes dans le domaine politique pour faire valoir leur qualité de leader (qui n'est pas propre à la gent masculine), et ainsi pourrions-nous voir apparaître alors des personnalités illustres (l'histoire des grandes femmes du Québec et du monde entier vous en convaincra).

Même si je crois en une dynamique de complémentarité, je suis à la défense du fait suivant : la femme n'a (et n'aura jamais) besoin de «l'homme» (je mets homme entre guillemets, car je parle ici de l'homme tel qu'il est représenté dans notre modernité).

Vous dites de plus :«Dans notre société moderne au Canada, quels droits les femmes n'ont-elles pas?»

Pour ce qui est de cette affirmation, je suis en accord avec vous.

À première vue, les femmes et les hommes sont égaux en droits et libertés au Canada (je dis «à première vue», car je ne suis pas un spécialiste en cette matière). En prenant compte de notre contexte géographique et socioculturel actuel, et en ayant pour prémisse que les hommes et les femmes sont effectivement égaux ET en libertés ET en droits (nous supposons ici que ces derniers correspondent parfaitement à l'ensemble des besoins des deux groupes représentés), je crois fermement que le coeur du débat ne devrait pas reposer sur la question de l'existence de cette égalité, mais bien sûr la manière dont celle-ci est respectée et dans quelle mesure s'effectue son expression.

J'aimerais vous faire un reproche : tenir un tel discours sans tenir compte du contexte d'austérité sévissant actuellement au Québec est d'une parfaite insensibilité face à la dure réalité que subit une majorité de femmes. Les faits ne mentent pas : les femmes sont plus durement touchées par l'austérité que les hommes, et ce malgré l'égalité des droits et des libertés.

«Dans les pays où les femmes ont un taux de représentation plus élevé au gouvernement (les pays scandinaves par exemple), la vie est-elle plus belle? La société se porte-t-elle mieux? Je ne crois pas.»

La relation entre le taux de représentation des femmes au gouvernement et la santé de la société auquel appartient ledit gouvernement est à mon sens une relation douteuse. Si on y réfléchit bien, ce taux est beaucoup plus révélateur de la culture dominante de cette société, et non de sa situation économique, sociale ou politique. Et pour ce qui est des pays scandinaves, les faits ne mentent pas : selon une étude comparant les grands indicateurs socioéconomiques écrite par les chercheurs Jean-Patrick Brady, Pier-Luc Lévesque et Stéphane Paquin de l'École Nationale d'Administration publique (ENAP), ainsi que Luc Godbout, professeur et chercheur à la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l'Université de Sherbrooke, les pays scandinaves sont moins endettés, moins inégalitaires et plus syndiqués que le Québec. Le système de santé et d'éducation y est également nettement supérieur en termes d'accessibilité et d'efficacité.

J'aimerais maintenant discuter avec vous de la dernière partie de votre lettre, où vous parlez des femmes qui acceptent de participer à la production de matériel pornographique.

Une fois de plus, je vous cite: «Ce sont les femmes qui se rabaissent elles-mêmes. Ce sont elles les plus stupides dans toute cette histoire; elles font tourner le cercle vicieux. Elles sont responsables de leurs actes, de l'image qu'elles projettent d'elles-mêmes.»

De quelle manière se rabaisse-t-elle? N'ont-elles pas le droit de faire usage de leur corps comme bon leur semble? Vous les accusez d'être responsables de leur image, mais au final, où se trouve le véritable problème : l'acte pornographique ou le jugement que l'on en fait? Une fois de plus, il y a ici tentative de dicter aux femmes la conduite à suivre. Si une femme décide de faire de la pornographie, elle est immédiatement étiquetée de façon péjorative, de la même façon qu'une femme ayant plusieurs partenaires sexuelles se fait immédiatement traitée de «femme facile», ou pire, de «slut», alors qu'un agissement semblable de la part d'un homme serait considéré par ses pairs comme une démonstration de puissance phallique et de virilité. J'y vois ici une vision judéo-chrétienne emplie d'hypocrisie où il est question de «pureté». C'est un concept oppresseur, ne servant qu'à contrôler la liberté sexuelle de la femme. Par contre, il est vrai de dire que la pornographie nuit à la femme dans le sens où celle-ci participe à l'objectification sexuelle du corps féminin.

À la lumière de vos écrits, je me dis à moi-même : n'est-ce pas là une raison suffisante de croire en l'importance du mouvement féministe? Une femme qui devient le vecteur de sa propre aliénation?

Justin Mongrain Bernardini, Sherbrooke

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