Pitbulls, suite et fin...

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) BLOGUE / Alors récapitulons... Nous aurons une loi sur les chiens dangereux qui donnera plusieurs pouvoirs aux municipalités, et même obligera l'euthanasie d'un chien ayant tué ou blessé gravement quelqu'un - le projet de loi est ici.

On peut argumenter tant qu'on veut sur des détails du PL128, cela n'en reste pas moins une bonne chose dans l'ensemble, ne serait-ce que pour éviter ces situations absurdes où un propriétaire irresponsable et têtu conserve un animal ayant déjà attaqué/blessé plusieurs fois sans que ni la police, ni les gouvernements ne puissent rien faire.

Et nous aurons aussi un règlement, adopté par décret dans le cadre de cette future loi, qui interdira la possession d'un pitbull. En ce qui me concerne, ce ne sera pas une grosse perte - qui a vraiment besoin de ce genre de chien? Mais le fait est qu'on peut dire exactement la même chose de toutes les races canines, alors la vraie question est: si ce n'est pas une mauvaise chose, a-t-on des motifs raisonnables de penser que c'en sera une bonne? Que cela diminuera le nombre de morsures graves survenant chaque année au Québec?

C'est une question qui a été étudiée de deux manières, essentiellement. La première consiste à examiner les cas d'attaques graves et à calculer la proportion qui a été causée par des pitbulls. Cela a donné des chiffres spectaculaires qui ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux émanant de groupes comme dogbites.org ou Animal 24-7, qui attribuent aux pitbulls environ les deux tiers des décès par morsure aux États-Unis.

Cependant, comme je l'ai noté l'été dernier avec d'autres, ces chiffres-là ne valent pas 2 ¢: ils ne tiennent compte que d'une petite partie des attaques, l'identification d'une race issue d'un croisement comme les pitbulls est particulièrement problématique (même pour des experts, voir ici et ici, et si vous n'avez toujours pas vu l'excellent épisode que Découverte a consacré à ce dossier, voici une belle occasion de vous rattraper!), les sources sur lesquelles ces sites-là s'appuient parfois pour l'identification se contredisent assez souvent et, lorsque ces groupes identifient eux-mêmes la race d'un chien agressif, on peut certainement questionner leur neutralité puisqu'ils militent très, très fortement pour l'interdiction des pitbulls.

Maintenant, il y a des données plus sérieuses qui ont été publiées dans des revues médicales et qui adoptent essentiellement la même approche: parmi les cas de morsures graves nécessitant une hospitalisation et/ou une chirurgie, les pitbulls sont-ils anormalement nombreux? Certaines, souvent citées, avancent que ceux-ci sont derrière plus de la moitié des hospitalisations de gens mordus par des chiens, et elles ont été publiées dans la littérature scientifique, ce qui indique une meilleure qualité que ce qu'on trouve sur dogbites.org. Mais quand on y regarde bien, ces données-là ne sont, en fait, pas tellement moins pires, pour deux raisons.

Primo, l'identification de la race canine est faite «de mémoire» par les victimes ou leur famille, ce qui pose les mêmes problèmes de fiabilité que pour dogbites.org et compagnie.

Deuxio, et c'est encore plus grave, même si l'on présume que toutes les identifications étaient correctes, il demeure qu'une race n'a été identifiée que dans une minorité de cas - seulement 82 cas sur 228 dans cette étude, soit à peine plus du tiers, et 269 sur 551 (49 % des cas) pour celle-ci. Cela laisse donc entre la moitié et les deux tiers des cas de morsures «dans le noir», pour ainsi dire, ce qui ouvre toute grande la porte à ce que les statisticiens appellent un biais de sélection: comme les races canines ne sont pas toutes également connues du grand public, et comme les pitbulls sont beaucoup plus médiatisés que les autres races, il est pratiquement certain qu'ils sont surreprésentés dans les cas d'attaque où une race a été identifiée. Ce qui gonfle artificiellement leur dangerosité dans ces études-là.

Est-ce que ce biais de sélection déforme un peu, beaucoup ou «passionnément» la réalité dans les cas qui nous intéressent? Impossible de le savoir uniquement à partir de ces données-là. Et quand on n'est même pas capable de dire si nos chiffres sont un portrait «à peu près fidèle» ou «complètement tronqué» du sujet, on n'est pas vraiment plus avancé que si on n'avait pas de données du tout... Alors autant dire qu'on ne peut donc rien faire avec ça - à part du marketing politique si l'on tient vraiment à faire mal paraître les pitbulls.

Ce qui nous amène à l'autre grande manière de savoir si le bannissement de ces chiens, en plus de ne pas faire de tort, donne des résultats positifs. Puisque ces interdictions sont des mesures assez populaires dans l'opinion publique, plusieurs pays ou régions dans le monde en ont adopté. On peut donc faire des études de type avant-après pour en mesurer les effets.

Évidemment, comme il n'existe pas de données parfaites, celles-là ne le sont pas non plus. Si on détecte une baisse des attaques et qu'on veut l'attribuer à l'interdiction, il faut présumer qu'il n'y avait pas déjà de tendance à la baisse. Et de la même manière, si on ne détecte rien, on ne peut pas conclure que le bannissement fut sans effet sans présumer qu'il n'y aurait pas eu de hausse des attaques en gardant les pitbulls dans le portrait.

Mais ces limitations sont somme toute assez banales; en tout cas, elles ne sont pas un «trou noir» qui discrédite complètement les données, comme le biais de sélection le fait avec les études chirurgicales dont je parle plus haut. Et il demeure que ces études avant-après ont accouché de résultats remarquablement constants. Qu'elles aient compté les morsures en général, ou les visites à l'urgence ou les hospitalisations, qu'elles aient porté sur de courtes périodes ou sur de plus longues, elles ne trouvent jamais (sauf en Catalogne, notons-le) de baisses des morsures/blessures après l'interdiction des pitbulls. Ni au Royaume-Uni, ni en Espagne, ni en Australie, ni en Irlande, ni au Pays-Bas, ni au Canada. Pas même en Ontario, cas pourtant souvent cité par ceux qui demandent un bannissement.

Certes, il y a aussi cette étude avant-après menée au Manitoba et dont certains passages sont phrasés d'une manière laissant croire que l'interdiction des pitbulls a donné des résultats probants - c'est l'opinion de ses auteurs. Mais quand on regarde leurs chiffres, on n'y trouve franchement pas grand-chose pour appuyer leur position. Ils n'ont pas trouvé de baisse statistiquement significative des hospitalisations pour morsures dans les villes qui ont interdit les pitbulls (sauf en comparant toutes les villes, avec ou sans interdiction, en début de période avec, en fin de période, seulement les villes qui avaient interdit les pitbulls, mais rendu là, on est dans la torture de données).

En comparant le ratio de morsures graves de Winnipeg avec celui d'une autre ville qui a continué de tolérer les pitbulls, Brandon - dont la population est 15 fois moindre et le taux de criminalité beaucoup plus faible, ce qui donne un point de comparaison assez bizarre, mais passons -, les auteurs ont trouvé que cela diminuait plus vite à Winnipeg, ce qu'ils considèrent être une «preuve» de ce qu'ils avancent. Mais leurs chiffres montrent par ailleurs que, même après 16 ans d'interdiction des pitbulls, Winnipeg avait toujours un taux de morsures graves supérieur à celui de Brandon (2,81 par 100 000 personnes et par année vs 2,50/100 000).

Bref, on ne peut pas aller plus loin à partir de cet article-là qu'en disant que l'interdiction des pitbulls a peut-être eu un effet sur la santé publique au Manitoba et que si ce fut le cas, il s'agissait d'un facteur somme toute bien secondaire.

Alors je vous pose la question: est-ce qu'on peut vraiment s'attendre à ce que l'interdiction des pitbulls ait un effet sur la sécurité des rues du Québec ? On me dira que cela ne peut pas faire grand-mal, ce qui, soit, est tout à fait vrai. Mais je répète qu'on peut dire la même chose de toutes les autres races canines. Aux fins de la discussion, je vous soumets que les seules données qu'on a pour espérer un effet positif sont de mauvaise, voire très mauvaise qualité - à l'exception du cas catalan, encore une fois, mais cela ne reste toujours qu'une seule étude. Les meilleurs chiffres que l'on a, sans être parfaits, laissent plutôt entrevoir une totale absence d'effets, et ils sont cohérents avec plusieurs études et revues de littérature montrant que la race canine est un bien piètre prédicteur du comportement et de la dangerosité d'un chien.

Je n'espère rien de cette mesure. Et j'ai beau approuver le PL128 dans l'ensemble, le futur règlement qui l'accompagnera pour interdire les pitbulls me semble tenir davantage du calcul politicien que de la bonne politique de santé publique.

***

Pour participer à la discussion sur le blogue de Jean-François Cliche, rendez-vous à blogues.lapresse.ca/sciences




À lire aussi

  • Ses pitbulls avant la maison

    Société

    Ses pitbulls avant la maison

    «Moi, je suis pitbull». Le lettrage apposé sur la camionnette de Frédéric Malenfant témoigne de son combat contre la loi sur l'encadrement des chiens... »

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer